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L’histoire vraie derrière le tableau : une enfant face aux regards du monde.
Corbeyran et Michel Colline nous entraînent à la fin du XVIe siècle pour raconter le destin bouleversant d’Antonia Gonsalvus, surnommée Tognina, une jeune fille atteinte d’hypertrichose dont le portrait peint par Lavinia Fontana est aujourd’hui conservé au musée des Beaux-Arts de Blois.
Nous sommes en 1593. Tognina n’a qu’une douzaine d’années et vit sous le regard permanent des autres. Son visage et son corps sont recouverts d’une importante pilosité, conséquence d’une maladie alors inconnue. À une époque dominée par les croyances religieuses et les superstitions, sa différence ne suscite pas seulement la curiosité : elle provoque la peur, le rejet et parfois une véritable déshumanisation.
La jeune fille n’est d’ailleurs pas considérée comme pleinement maîtresse de son existence. « Offerte » à Donna Isabella Pallavicina, elle devient une curiosité que l’on montre et que l’on observe. Son propre père, Petrus Gonsalvus, avait connu un destin comparable après avoir été envoyé à la cour d’Henri II. Derrière le raffinement des vêtements et la fréquentation des puissants se cache donc une réalité beaucoup plus brutale : celle d’êtres humains dont la différence physique devient un spectacle.
Tognina a parfaitement conscience du regard que l’on porte sur elle. Elle comprend très tôt que son visage détermine la manière dont les autres la considèrent avant même qu’ils aient cherché à connaître celle qui se cache derrière cette apparence.
La rencontre avec la peintre Lavinia Fontana va progressivement bouleverser cet équilibre.
Lorsque l’artiste lui demande de poser pour un portrait, une relation particulière se construit au fil des séances. Le face-à-face entre les deux femmes constitue le véritable cœur émotionnel de l’album. D’un côté, une jeune fille habituée à être regardée comme une curiosité ; de l’autre, une artiste qui tente de regarder suffisamment longtemps pour découvrir autre chose que ce que la société lui désigne comme monstrueux.
La peinture prend alors une dimension beaucoup plus profonde. Il ne s’agit plus seulement de reproduire un visage sur une toile, mais de déterminer comment représenter quelqu’un que son époque refuse de considérer comme son égal.
Corbeyran développe avec beaucoup de sensibilité cette interrogation. Derrière le destin singulier de Tognina apparaît une réflexion très contemporaine sur le regard porté sur la différence. Qui décide de ce qui est beau ? À partir de quel moment la curiosité devient-elle humiliation ? Et surtout, où se situe réellement la monstruosité : dans un corps différent ou dans le comportement de ceux qui le condamnent ?
Le scénario évite heureusement de réduire Tognina à sa maladie. C’est même l’une des principales qualités de l’album. Derrière cette jeune fille que tout le monde observe apparaissent une intelligence, une sensibilité, des désirs et une personnalité qui lui appartiennent. Plus Lavinia apprend à la connaître, plus le contraste devient cruel entre l’être humain qu’elle découvre et l’image que la société projette sur elle.
Le travail graphique de Michel Colline accompagne admirablement cette approche. Son dessin restitue aussi bien l’élégance des décors et des costumes de la Renaissance que la dureté de certains regards. Les visages occupent naturellement une place essentielle et permettent de faire passer énormément d’émotions sans nécessairement recourir aux mots.
Cette attention portée aux expressions est particulièrement pertinente dans une histoire où tout repose justement sur le regard. Celui que les autres posent sur Tognina, celui qu’elle porte sur elle-même et celui, différent, que Lavinia tente progressivement de lui offrir.
L’album aborde également la condition féminine dans une société où les femmes restent enfermées dans des rôles étroitement définis. Malgré leurs situations très différentes, Lavinia et Tognina doivent chacune composer avec les conventions et les limites imposées par leur époque. Leur rapprochement donne ainsi au récit une dimension supplémentaire : deux femmes que tout semble opposer découvrent qu’elles affrontent, chacune à leur manière, un monde qui prétend décider à leur place de ce qu’elles doivent être.
La religion, la justice, la liberté et la notion même de beauté traversent également cette fiction historique sans jamais écraser l’émotion. Le contexte est suffisamment présent pour comprendre la violence du monde dans lequel évolue Tognina, mais l’histoire reste avant tout celle d’une rencontre.
C’est précisément ce qui rend cette bande dessinée si touchante. Derrière le tableau et le personnage historique, Corbeyran et Michel Colline cherchent avant tout l’être humain.
La découverte du véritable portrait prend alors une autre dimension. Ce visage que l’Histoire a conservé cesse d’être celui d’une simple « curiosité » de la Renaissance pour redevenir celui d’une enfant qui a vécu, ressenti, souffert et cherché sa place dans un monde incapable d’accepter sa différence.
Une bande dessinée historique délicate, documentée et profondément humaine, qui utilise intelligemment l’art pour interroger notre rapport à la différence et au jugement. Une œuvre émouvante qui rappelle surtout que la monstruosité se trouve parfois beaucoup moins dans celui que l’on regarde que dans la manière dont on choisit de le regarder.
Éditeur : Glénat BD Date de publication : 19 août 2026 Édition : Illustrated Langue : Français Nombre de pages de l’édition imprimée : 144 pages ISBN-10 : 2344067116 ISBN-13 : 978-2344067116
