Quand j’étais petite, je rêvais d’être muse de Maëlle Reat (Dessins), Erell Hannah (Rédacteur)

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Erell Hannah et Maëlle Reat s’emparent d’une figure profondément ancrée dans l’histoire de l’art : la muse. Celle que l’on admire, que l’on peint, photographie ou raconte, mais dont le nom finit parfois par disparaître derrière celui de l’artiste qu’elle aurait inspiré. À travers le parcours de Dana, elles proposent un récit intime et lucide sur le besoin de reconnaissance, les rapports de pouvoir et la place accordée aux femmes dans la création artistique. Dana grandit dans une famille aux moyens modestes, loin du Paris culturel qui la fascine. Les livres, les films et les médias nourrissent son imaginaire et lui donnent une vision presque mythologique de la capitale et de ses artistes. Mais lorsqu’elle cherche quelle pourrait être sa propre place dans cet univers, une difficulté apparaît : les grands créateurs auxquels elle est confrontée sont principalement des hommes. Alors Dana ne rêve pas de devenir artiste, elle rêve de devenir muse. L’idée est aussi belle que cruelle. Puisqu’elle peine à s’imaginer créatrice, elle espère devenir celle qui permettra aux autres de créer. Être regardée par un artiste signifierait être reconnue comme belle, singulière, intelligente et suffisamment importante pour devenir une œuvre. Ce désir prend encore davantage de place pendant l’adolescence. Dans une période où l’image que l’on possède de soi-même est particulièrement fragile, Dana imagine que le regard d’hommes plus âgés et admirés pourrait lui apporter la valeur qu’elle ne parvient pas toujours à se donner elle-même. Après son bac, elle rejoint enfin Paris et le rêve semble devenir réalité. Dana rencontre des artistes, devient leur modèle puis leur égérie. Elle pense construire avec eux des relations profondes, fondées sur une sensibilité commune et une véritable complicité intellectuelle. Pendant quelque temps, elle a l’impression d’avoir trouvé sa place. Mais lorsque sa mère meurt, Dana change. Elle est moins disponible, moins légère, moins disposée à répondre constamment aux attentes de ceux qui l’entourent. Et elle découvre brutalement à quel point sa position était fragile. D’autres jeunes femmes apparaissent, plus jeunes et plus disponibles. Dana est remplacée. À seulement 24 ans, la voilà presque considérée comme une muse à la retraite. Cette rupture constitue l’un des moments les plus forts du récit, car elle l’oblige à regarder son passé autrement. Était-elle réellement aimée et reconnue par ces artistes ou représentait-elle simplement une source d’inspiration interchangeable ? Elle commence alors à enquêter sur celles qui l’ont précédée. Qui étaient réellement les muses célèbres de l’histoire de l’art ? Pourquoi étaient-elles si souvent très jeunes ? Quelle était leur relation avec les artistes qui les représentaient ? Et pourquoi leurs histoires semblent-elles si régulièrement marquées par la souffrance, l’effacement ou la domination ? À travers cette recherche, Erell Hannah déconstruit progressivement le romantisme associé à la figure de la muse. Derrière l’image séduisante de la femme mystérieuse inspirant le génie masculin apparaissent des relations beaucoup plus complexes, traversées par les questions d’âge, de pouvoir, de désir et de reconnaissance. Le récit pose surtout une question passionnante : pourquoi apprendre aux jeunes filles à rêver d’être regardées plutôt qu’à devenir celles qui créent ? Dana comprend progressivement que son désir d’être muse ne vient pas de nulle part. Il s’est construit à travers les représentations culturelles qu’elle a absorbées depuis l’enfance. Elle connaît les noms des artistes, beaucoup moins ceux des femmes qui ont partagé leur vie, posé pour eux ou participé à leur travail. Cette prise de conscience donne au récit toute sa profondeur. Les dessins de Maëlle Reat accompagnent avec beaucoup de sensibilité cette évolution et permettent de passer naturellement de l’intime à l’histoire de l’art. Le corps et le regard occupent une place essentielle dans un récit où être observée constitue précisément l’un des enjeux centraux. L’album évite également les raccourcis faciles et s’intéresse davantage aux mécanismes qui permettent à certaines relations déséquilibrées de paraître romantiques et désirables. Le parcours de Dana devient alors celui d’une émancipation, non seulement vis-à-vis des hommes qui l’ont regardée, mais surtout vis-à-vis de l’image qu’elle avait construite d’elle-même. Elle doit apprendre qu’exister ne nécessite pas forcément d’être sublimée par quelqu’un d’autre. Intime, intelligent et parfois dérangeant, cet album interroge avec pertinence notre imaginaire artistique et la manière dont certaines femmes ont été transformées en symboles alors que leur propre histoire restait dans l’ombre. Erell Hannah et Maëlle Reat signent un récit sensible sur le regard, la création, la jeunesse, le besoin de reconnaissance et l’émancipation. Une œuvre qui pose finalement une question essentielle : plutôt que de rêver d’inspirer l’œuvre de quelqu’un d’autre, pourquoi ne pas devenir soi-même l’artiste de sa propre histoire ?

Éditeur ‏ : ‎ CASTERMAN Date de publication ‏ : ‎ 26 août 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 192 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2203296216 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2203296213

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