Le Cri des gardes De Claire Denis | Par Claire Denis, Suzanne Lindon Avec Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce

Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier…

Le Cri des gardes retrouve un territoire essentiel du cinéma de Claire Denis : celui des rapports de domination, des héritages coloniaux et de la violence qui circule entre les corps avant même d’éclater. Sur un chantier d’Afrique de l’Ouest, la cinéaste installe quelques personnages derrière des grilles et transforme progressivement cet espace en huis clos politique et moral.

Horn dirige un vaste chantier de travaux publics. Il partage une habitation provisoire avec Cal, jeune ingénieur, dans une enceinte réservée aux Blancs et protégée par une double grille. L’arrivée d’Europe de Leone, future épouse de Horn, devrait constituer l’événement de la soirée. Mais un homme surgit derrière les barrières. Il s’appelle Alboury et formule une demande aussi simple qu’inflexible : récupérer le corps de son frère, mort sur le chantier. Il ne partira pas sans lui.

À partir de cette confrontation, Claire Denis et Suzanne Lindon construisent un récit fondé moins sur l’action que sur l’attente. Un homme demande un corps ; ceux qui détiennent le pouvoir doivent décider s’ils acceptent de le lui rendre. Derrière cette situation apparemment élémentaire apparaît progressivement tout un système de rapports économiques, sociaux et raciaux.

Les grilles deviennent naturellement le symbole central du film. Elles prétendent protéger ceux qui vivent à l’intérieur mais matérialisent surtout la séparation entre deux mondes qui occupent pourtant le même territoire. Claire Denis exploite cette frontière physique avec une remarquable précision : celui que les personnages considèrent comme un intrus est aussi celui qui vient leur rappeler une réalité qu’ils préféreraient maintenir à l’extérieur.

Isaach de Bankolé impose une présence remarquable. Son personnage n’a pas besoin d’élever constamment la voix pour devenir le centre de gravité du récit. Son attente, son obstination et son refus de disparaître produisent une tension beaucoup plus forte que n’importe quelle démonstration de violence.

Matt Dillon incarne efficacement une autorité dont l’assurance se fissure à mesure que la nuit avance. Face à lui, Mia McKenna-Bruce apporte le regard d’une nouvelle arrivante qui découvre progressivement les règles implicites du lieu et la violence sur laquelle repose son apparente tranquillité.

La mise en scène refuse toute surenchère. La nuit, les bruits du chantier, les éclairages artificiels et les barrières métalliques suffisent à construire une atmosphère de menace permanente. L’espace paraît vaste, mais les personnages semblent paradoxalement enfermés. Claire Denis filme les distances entre les individus autant que leurs échanges, laissant les silences exprimer ce que les dialogues ne peuvent ou ne veulent pas formuler.

Le corps absent devient alors le véritable enjeu politique du film. Derrière la demande d’Alboury se pose une question fondamentale : quelle valeur accorde-t-on à la vie d’un homme lorsque celui-ci appartient à ceux qui travaillent dans l’ombre d’un système économique dont d’autres récoltent les bénéfices ?

Cette approche volontairement austère pourra dérouter. Le Cri des gardes refuse les explications appuyées et préfère installer une tension lente, parfois inconfortable. Mais cette radicalité correspond précisément à son sujet.

Dense, tendu et profondément politique, Le Cri des gardes transforme une demande élémentaire — rendre un corps à sa famille — en confrontation avec les rapports de pouvoir et les traces persistantes du colonialisme. Claire Denis signe un huis clos nocturne d’une grande maîtrise, dominé par l’impressionnante présence d’Isaach de Bankolé. Un film exigeant, qui fait du silence, de l’attente et de l’espace les véritables instruments de sa violence.

Yellow Letters De İlker Çatak | Par İlker Çatak, Ayda Çatak Avec Özgü Namal, Tansu Biçer, Leyla Smyrna Cabas

Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple. L’un et l’autre, condamnés pour leurs idées, sont obligés de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz. Le compromis entre cette précarité nouvelle et leur engagement politique va mettre leur mariage à l’épreuve.

Yellow Letters confirme l’intérêt d’İlker Çatak pour les individus confrontés à des institutions qui les dépassent. Après avoir exploré les mécanismes de suspicion et de pouvoir dans La Salle des profs, le cinéaste déplace son regard vers la Turquie et fait de la répression politique le point de départ d’un drame conjugal particulièrement intime. Cosigné avec Ayda Çatak, le film observe moins le pouvoir lui-même que les dégâts qu’il provoque dans la vie de ceux qu’il décide de marginaliser.

Aziz est professeur à l’université d’Ankara lorsqu’il reçoit une « lettre jaune » lui annonçant arbitrairement sa révocation. Sa femme Derya, comédienne reconnue du théâtre national, subit bientôt le même sort. En quelques décisions administratives, le couple perd son statut, ses revenus et une grande partie de l’existence qu’il avait construite.

Contraints de rejoindre Istanbul et de s’installer chez la mère d’Aziz, ils découvrent une précarité à laquelle rien ne les avait préparés. Mais l’épreuve matérielle n’est que la première conséquence de leur exclusion. Le véritable conflit apparaît lorsqu’il devient nécessaire de déterminer jusqu’où chacun est prêt à aller pour rester fidèle à ses convictions.

İlker et Ayda Çatak ont l’intelligence de ne pas transformer leurs personnages en symboles. Aziz et Derya partagent certaines valeurs, mais ne vivent pas leur mise à l’écart de la même manière. Lorsque travailler, créer ou simplement préserver une vie familiale impose des compromis, les certitudes idéologiques deviennent beaucoup plus difficiles à défendre.

C’est précisément dans cette confrontation entre le politique et l’intime que Yellow Letters trouve sa plus grande force. La répression ne s’exprime pas seulement à travers une décision officielle. Elle pénètre progressivement le foyer, modifie les rapports de pouvoir dans le couple et transforme chaque choix quotidien en question morale.

Özgü Namal livre une interprétation remarquable de Derya. Son personnage refuse progressivement de n’être défini que par ce qu’on lui interdit de faire. L’actrice traduit avec beaucoup de finesse la colère, la frustration mais également le besoin de continuer à exister comme artiste.

Face à elle, Tansu Biçer compose un Aziz plus intérieur, dont les convictions se heurtent progressivement aux conséquences très concrètes de leur nouvelle situation. Leur complémentarité donne au film sa véritable tension : derrière le combat politique se joue également la survie d’un mariage. Leyla Smyrna Cabas complète avec justesse cette distribution dominée par les non-dits et les rapports familiaux.

La mise en scène d’İlker Çatak demeure précise et contenue. Le réalisateur évite les grandes démonstrations et laisse la violence institutionnelle apparaître à travers ses conséquences : appartements trop étroits, dépendance financière, conversations interrompues, humiliations quotidiennes. Istanbul n’est pas filmée comme une échappatoire, mais comme le décor d’un exil intérieur.

Le rythme volontairement mesuré pourra sembler austère, mais cette retenue évite au film de devenir un manifeste. Yellow Letters demeure avant tout l’histoire de deux personnes qui découvrent que partager des convictions ne garantit pas de savoir comment en payer ensemble le prix.

Sobre, politique et profondément humain, Yellow Letters réussit à faire de la répression institutionnelle une expérience intime. İlker Çatak observe avec une grande finesse la manière dont la perte du travail, du statut et de la liberté artistique finit par contaminer l’amour lui-même. Özgü Namal et Tansu Biçer donnent une remarquable densité à ce couple confronté à une question douloureuse : jusqu’où rester fidèle à ses principes lorsque toute une existence menace de s’effondrer ?

Plus forts que le diable De Graham Guit | Par Graham Guit Avec Melvil Poupaud, Asia Argento, Marine Vacth

Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils Joseph après vingt ans d’absence et le précipite, lui et sa femme Alice, dans un chaos total. Avec JP, Mila et Gigi, le diable n’a qu’à bien se tenir…

Plus forts que le diable signe le retour de Graham Guit à un cinéma volontiers excessif, peuplé de personnages cabossés et gouverné par une forme d’imprévisibilité permanente. Sous les apparences d’une histoire de retrouvailles entre un père et son fils, le réalisateur compose une comédie noire où la famille devient le point de départ d’un joyeux désastre.

Valentin n’a plus grand-chose : ni argent, ni véritable stabilité, et encore moins une existence dont il pourrait être fier. Après vingt années d’absence, il réapparaît dans la vie de son fils Joseph. Ces retrouvailles auraient pu ouvrir la voie à une tentative de réconciliation. Elles vont surtout provoquer une succession de catastrophes qui entraînent Joseph et sa femme Alice dans un univers dont ils ignoraient jusque-là les règles.

Autour d’eux gravitent JP, Mila et Gigi, personnages qui contribuent à faire basculer progressivement le récit dans une forme de folie collective. Graham Guit ne cherche pas véritablement la vraisemblance. Il préfère observer ce qui se produit lorsqu’un individu incapable de contrôler sa propre existence fait irruption dans celle, apparemment mieux organisée, de son entourage.

Le scénario fonctionne ainsi davantage par collisions que selon une progression classique. Les situations s’enchaînent, les personnages se croisent et les mauvaises décisions produisent presque systématiquement de nouvelles catastrophes. Cette écriture volontairement désordonnée donne au film son énergie, même si elle peut parfois créer une impression de dispersion.

Melvil Poupaud trouve en Valentin un personnage particulièrement réjouissant. Il en assume les contradictions sans chercher à le rendre artificiellement sympathique. Pathétique, séduisant, irresponsable et parfois touchant, Valentin possède cette capacité à entraîner tous ceux qui l’entourent dans sa propre fuite en avant.

Asia Argento s’intègre parfaitement à cet univers excessif. Sa présence apporte une énergie imprévisible qui correspond idéalement au ton recherché par Graham Guit. Marine Vacth joue davantage sur la retenue et offre un contrepoint nécessaire à cette galerie de personnalités explosives.

La mise en scène épouse cette agitation. Le film préfère le mouvement, les ruptures de ton et les changements de rythme à une narration parfaitement ordonnée. La comédie côtoie le drame familial, tandis qu’une forme de polar décalé semble régulièrement vouloir s’inviter dans l’histoire. Cette liberté constitue autant la qualité que la limite du projet.

Car Plus forts que le diable ne fonctionne pas toujours avec la même précision. Certaines digressions paraissent superflues et le goût du film pour l’excès peut parfois prendre le dessus sur ses personnages. Mais cette absence de sagesse possède aussi quelque chose de rafraîchissant dans un cinéma français souvent beaucoup plus balisé.

Derrière le chaos subsiste enfin une question plus intime : peut-on réellement revenir dans la vie de quelqu’un après vingt ans d’absence ? Le film ne cherche heureusement aucune réponse facile. Valentin ne peut effacer le passé simplement parce qu’il décide soudainement de redevenir père.

Imparfait mais réjouissant dans ses meilleurs moments, Plus forts que le diable est une comédie noire familiale qui préfère le chaos à la bienséance. Graham Guit dirige un Melvil Poupaud particulièrement inspiré et retrouve chez Asia Argento une partenaire idéale pour cet univers excessif. Un film libre, parfois désordonné, souvent imprévisible, mais suffisamment singulier pour ne jamais laisser indifférent.

Sukkwan Island De Vladimir de Fontenay | Par Vladimir de Fontenay Avec Swann Arlaud, Woody Norman, Alma Pöysti

Tom emmène son fils de treize ans vivre une année sur une île isolée dans le Grand Nord. Ce retour à la vie sauvage au cœur d’une nature majestueuse leur permet de se retrouver. Mais les conditions extrêmes et l’isolement mettent leur relation à l’épreuve.

Vladimir de Fontenay adapte le roman de David Vann en privilégiant une approche intime et dépouillée, portée par la relation fragile entre un père et son fils. Tom décide d’emmener son garçon de treize ans vivre pendant une année sur une île isolée du Grand Nord. Loin de la civilisation et du quotidien, il espère que cette expérience leur permettra de se rapprocher et de retrouver quelque chose qu’ils semblent avoir perdu.

Le décor est immédiatement saisissant. Face à une nature immense et majestueuse, les deux personnages paraissent minuscules. L’île devait être un refuge, presque une promesse de nouveau départ, mais l’isolement transforme progressivement cette expérience en véritable épreuve. Le froid, les difficultés matérielles et l’absence de contact avec le monde extérieur font disparaître les échappatoires habituelles.

Il ne reste bientôt plus qu’un père et son fils face à eux-mêmes.

C’est dans cette confrontation que le film trouve sa force. Tom veut reconstruire une relation, mais partir au bout du monde ne suffit pas à effacer les blessures ni les incompréhensions. Plus les conditions deviennent difficiles, plus les fragilités de chacun apparaissent. La nature ne répare rien par magie : elle oblige simplement les personnages à affronter ce qu’ils auraient peut-être préféré éviter.

Swann Arlaud apporte à Tom une vulnérabilité particulièrement intéressante. Derrière la volonté du père de reprendre le contrôle se dessine un homme beaucoup moins solide qu’il ne voudrait le montrer. Face à lui, Woody Norman incarne avec justesse un adolescent partagé entre l’attachement qu’il porte encore à son père et les tensions provoquées par cette situation extrême.

Vladimir de Fontenay utilise intelligemment les paysages du Grand Nord. Ils ne constituent jamais un simple décor spectaculaire. L’immensité extérieure contraste constamment avec l’enfermement psychologique des personnages. Plus l’espace autour d’eux semble infini, plus leur relation paraît étouffante.

Le film interroge également le fantasme du retour à une vie sauvage. Quitter la société, se débarrasser du superflu et recommencer ailleurs peut sembler séduisant. Mais l’isolement ne fait pas disparaître les problèmes que l’on emporte avec soi. Au contraire, il peut les rendre impossibles à ignorer.

La mise en scène prend le temps d’installer cette tension et de laisser les silences occuper une place importante. Le danger ne vient pas uniquement des conditions climatiques ou de l’environnement hostile : il naît aussi de ce qui se joue entre ces deux êtres incapables de toujours trouver les mots pour se comprendre.

Sukkwan Island devient alors moins un récit de survie traditionnel qu’un drame familial sous tension, où survivre signifie également préserver un lien qui menace de se briser.

Un film âpre, sensible et profondément humain, porté par ses interprètes et par une nature aussi magnifique qu’impitoyable. Une expérience de survie qui se transforme progressivement en confrontation intime entre un père, son fils et tout ce qu’ils n’ont jamais réussi à se dire.

Sous la brume de Yann Bécu

Imaginez une technologie capable de repêcher des sons dans les Objets du passé…

Yann Bécu part d’une idée de science-fiction particulièrement fascinante : et si les objets conservaient les sons du passé ? En 2090, cette hypothèse est devenue réalité grâce à une technologie capable de récupérer les voix et les bruits emprisonnés dans des objets anciens. Papyrus, céramiques et poteries deviennent alors de véritables archives sonores, capables de bouleverser notre connaissance de l’Histoire.

Les possibilités sont vertigineuses. On pourrait entendre les ouvriers chargés d’acheminer les pierres destinées à la pyramide de Khéops, découvrir comment parlaient réellement les Romains ou encore retrouver les derniers murmures des habitants de Pompéi avant l’éruption du Vésuve. Yann Bécu exploite ainsi un fantasme extraordinaire pour les historiens : ne plus seulement interpréter les traces du passé, mais pouvoir véritablement les écouter.

L’idée est d’autant plus passionnante qu’elle permettrait de faire entendre ceux qui ont rarement laissé de traces écrites. L’Histoire pourrait soudain retrouver les voix d’hommes et de femmes ordinaires, loin des grands personnages auxquels les récits historiques accordent traditionnellement le premier rôle.

Mais cette découverte extraordinaire possède évidemment son revers. Que devient la notion de secret lorsque des paroles que l’on croyait disparues peuvent être récupérées des décennies ou des siècles plus tard ? Et sommes-nous réellement prêts à entendre tout ce que le passé pourrait révéler ?

Le roman bascule alors progressivement vers le thriller. Derrière l’émerveillement scientifique apparaît une menace, tandis qu’un terrible secret semble entourer cette invention. Certaines découvertes pourraient résoudre des énigmes historiques, mais d’autres seraient capables de remettre en question des vérités, des croyances ou des récits établis depuis des générations.

Yann Bécu interroge ainsi notre rapport à la connaissance et aux progrès technologiques. Faut-il nécessairement chercher à tout savoir simplement parce que nous en avons désormais les moyens ? Une question très contemporaine qui donne davantage de profondeur à l’intrigue.

L’Histoire, la science-fiction et le suspense se mêlent avec efficacité autour d’un concept immédiatement séduisant. Chaque objet devient potentiellement un témoin silencieux et chaque vestige une porte ouverte vers une époque disparue. Une formidable promesse qui peut aussi se transformer en véritable menace lorsque certaines voix recommencent à parler.

Un roman d’anticipation original et captivant, porté par une idée aussi séduisante qu’inquiétante, qui donne envie d’écouter le passé tout en nous faisant comprendre que certaines vérités auraient peut-être dû rester sous la brume. —

Éditeur ‏ : ‎ Pocket Date de publication ‏ : ‎ 27 août 2026 Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 576 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2266361554 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2266361552

Les Âmes de feu de Annie Francé-Harrar

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Une redécouverte exceptionnelle du matrimoine science-fictif visionnaire et d’une grande modernité !

Annie Francé-Harrar signe dès 1920 un roman d’anticipation d’une étonnante modernité, dans lequel les conséquences de la destruction des sols et de l’environnement menacent directement la survie du vivant. Resté inédit en France pendant plus d’un siècle, ce texte impressionne aujourd’hui par la justesse de certaines de ses intuitions et rappelle combien les préoccupations écologiques étaient déjà présentes dans une partie de la littérature scientifique et fictionnelle du début du XXe siècle. Scientifique allemande, Annie Francé-Harrar imagine un monde où l’activité humaine a profondément perturbé les équilibres naturels. À travers les recherches d’Henrik, elle décrit notamment la disparition progressive des micro-organismes indispensables à la fertilité des sols. Autour des grandes métropoles et des zones industrielles, la terre perd peu à peu sa capacité à transformer la matière organique et à nourrir les plantes. La catastrophe se diffuse alors dans toute la chaîne du vivant. Détruire le sol revient finalement à détruire les conditions mêmes de notre existence. C’est probablement ce qui rend le roman aussi troublant à lire aujourd’hui. Annie Francé-Harrar ne se contente pas d’imaginer une catastrophe spectaculaire : elle s’intéresse aux mécanismes invisibles qui la rendent possible. L’effondrement commence sous nos pieds, à une échelle presque imperceptible, avant d’atteindre les végétaux, les animaux puis les êtres humains. Face à ce monde dégradé, l’humanité tente de se protéger grâce à la technologie. Air purifié, habitats isolés et nourriture artificielle permettent à certains de survivre quelque temps dans un environnement devenu hostile. Mais cette illusion de maîtrise soulève une question essentielle : peut-on réellement s’extraire de la nature après avoir détruit les écosystèmes dont nous dépendons ? Le texte prend alors une dimension presque vertigineuse. Ce qui pouvait relever de la pure anticipation en 1920 résonne aujourd’hui avec nos inquiétudes autour de l’épuisement des sols, de la pollution, de la disparition des espèces et du dérèglement climatique. La force du roman tient justement à cette capacité à relier science et fiction sans sacrifier l’une à l’autre. Annie Francé-Harrar utilise ses connaissances pour construire un imaginaire dans lequel l’écologie n’est pas un simple décor, mais le cœur même du récit. Cette redécouverte possède également une véritable importance littéraire. Elle permet de remettre en lumière une voix féminine longtemps absente de notre histoire de la science-fiction, alors même que son œuvre interrogeait déjà avec une remarquable lucidité les conséquences de notre modèle de développement. Plus d’un siècle après son écriture, le roman conserve ainsi une puissance particulière : non parce qu’il aurait prédit exactement notre présent, mais parce qu’il avait compris très tôt la fragilité des équilibres naturels et l’interdépendance entre l’être humain et son environnement. Une redécouverte fascinante du matrimoine science-fictif, à la fois roman d’anticipation, réflexion scientifique et avertissement écologique. Un texte centenaire dont certaines préoccupations semblent avoir été écrites pour notre époque

Éditeur ‏ : ‎ Pocket Date de publication ‏ : ‎ 20 août 2026 Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 240 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2266355635 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2266355636

Sillbird Kit de Construction de Robot et Voiture Télécommandée

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Ce kit de voiture d’ingénierie combine construction, télécommande et programmation. Grâce aux activités STEM, il développe la logique, la créativité et les compétences pratiques des enfants tout en réduisant le temps passé devant les écrans.

Le kit de construction Sillbird 3-en-1 est un jouet très complet qui associe intelligemment construction, robotique et programmation. Avec ses 473 pièces, il offre un montage suffisamment riche pour intéresser les enfants de 8 à 12 ans sans devenir excessivement compliqué.

La construction constitue déjà une activité intéressante : il faut suivre les différentes étapes, identifier les pièces et comprendre progressivement le fonctionnement des mécanismes. Une fois le modèle terminé, la possibilité de le contrôler et de découvrir les fonctions de programmation apporte une seconde dimension au jeu.

J’apprécie particulièrement l’approche STEM, qui permet de travailler la logique, la concentration et la créativité tout en s’amusant. Le côté 3-en-1 augmente également la durée de vie du jouet, puisque l’enfant peut démonter puis construire différentes configurations plutôt que de laisser le modèle sur une étagère.

Les pièces s’assemblent correctement et l’ensemble donne une impression satisfaisante une fois monté. Pour les plus jeunes, un peu d’aide d’un adulte pourra toutefois être nécessaire lors des premières étapes ou pour découvrir la programmation.

Au final, c’est un kit ludique et éducatif qui va plus loin qu’un simple jeu de construction. Une bonne idée de cadeau pour un enfant curieux qui aime les robots, les véhicules et les activités techniques.

À une lettre de toi de L.M Volange

Jasmine Duval vient d’obtenir sa licence d’histoire de l’art à l’université de Nantes et elle devait partir en vacances avec ses copines en Croatie quand elle a appris la mort de sa grand-mère, Marguerite

L.M. Volange nous entraîne dans une histoire où le deuil, la mémoire et les secrets familiaux viennent bouleverser les projets d’une jeune femme à un moment charnière de son existence. Jasmine Duval vient d’obtenir sa licence d’histoire de l’art à l’université de Nantes et s’apprête à partir en Croatie avec ses amies lorsqu’elle apprend la mort de sa grand-mère, Marguerite. L’insouciance des vacances laisse brutalement place au retour vers la famille et aux souvenirs. Mais la disparition de Marguerite va surtout conduire Jasmine à découvrir que connaître quelqu’un depuis toujours ne signifie pas forcément connaître toute son histoire. Derrière la grand-mère qu’elle aimait se trouvait aussi une femme avec son passé, ses choix, ses sentiments et peut-être certains secrets restés longtemps enfouis. La disparition d’un être aimé ne referme pas toujours une histoire : elle peut au contraire en révéler une autre. C’est autour de cette idée que le roman trouve sa sensibilité. Alors que Jasmine pensait entrer dans une nouvelle période de sa vie après ses études, elle se retrouve confrontée à ce que les générations précédentes lui ont transmis. Le titre prend dès lors une résonance particulière : quelques mots couchés sur le papier peuvent faire ressurgir une époque, éclairer différemment un souvenir et modifier la perception que l’on avait d’un proche. La formation de Jasmine en histoire de l’art apporte d’ailleurs une jolie cohérence à son parcours. Habituée à s’intéresser aux traces du passé, elle doit désormais se pencher sur celles laissées par sa propre famille. Son cheminement devient ainsi une quête intime autant qu’une manière de comprendre Marguerite au-delà de son rôle de grand-mère. L.M. Volange explore avec délicatesse la transmission entre les générations, les non-dits et ces paroles que l’on découvre parfois trop tard. Les révélations ne sont pas seulement là pour entretenir le mystère : elles permettent de faire revivre une personne disparue et de montrer combien une existence peut continuer à influencer celles qui lui succèdent. Jasmine avance alors entre douleur et découverte, comprenant progressivement que faire son deuil ne signifie pas effacer quelqu’un, mais parfois apprendre à le connaître autrement. Derrière la tristesse du point de départ se dessine ainsi un récit tourné vers la reconstruction, l’héritage affectif et la nécessité de regarder le passé pour pouvoir avancer. Un roman sensible sur les liens familiaux et les traces que nous laissons derrière nous, qui rappelle que quelques mots conservés au fil des années peuvent parfois changer le regard que l’on porte sur toute une vie.

ASIN ‏ : ‎ B0GXNZNSC5 Éditeur ‏ : ‎ MARTINIERE J Date de publication ‏ : ‎ 28 août 2026 Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 320 pages ISBN-13 ‏ : ‎ 979-1040124504

Quand j’étais petite, je rêvais d’être muse de Maëlle Reat (Dessins), Erell Hannah (Rédacteur)

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Erell Hannah et Maëlle Reat s’emparent d’une figure profondément ancrée dans l’histoire de l’art : la muse. Celle que l’on admire, que l’on peint, photographie ou raconte, mais dont le nom finit parfois par disparaître derrière celui de l’artiste qu’elle aurait inspiré. À travers le parcours de Dana, elles proposent un récit intime et lucide sur le besoin de reconnaissance, les rapports de pouvoir et la place accordée aux femmes dans la création artistique. Dana grandit dans une famille aux moyens modestes, loin du Paris culturel qui la fascine. Les livres, les films et les médias nourrissent son imaginaire et lui donnent une vision presque mythologique de la capitale et de ses artistes. Mais lorsqu’elle cherche quelle pourrait être sa propre place dans cet univers, une difficulté apparaît : les grands créateurs auxquels elle est confrontée sont principalement des hommes. Alors Dana ne rêve pas de devenir artiste, elle rêve de devenir muse. L’idée est aussi belle que cruelle. Puisqu’elle peine à s’imaginer créatrice, elle espère devenir celle qui permettra aux autres de créer. Être regardée par un artiste signifierait être reconnue comme belle, singulière, intelligente et suffisamment importante pour devenir une œuvre. Ce désir prend encore davantage de place pendant l’adolescence. Dans une période où l’image que l’on possède de soi-même est particulièrement fragile, Dana imagine que le regard d’hommes plus âgés et admirés pourrait lui apporter la valeur qu’elle ne parvient pas toujours à se donner elle-même. Après son bac, elle rejoint enfin Paris et le rêve semble devenir réalité. Dana rencontre des artistes, devient leur modèle puis leur égérie. Elle pense construire avec eux des relations profondes, fondées sur une sensibilité commune et une véritable complicité intellectuelle. Pendant quelque temps, elle a l’impression d’avoir trouvé sa place. Mais lorsque sa mère meurt, Dana change. Elle est moins disponible, moins légère, moins disposée à répondre constamment aux attentes de ceux qui l’entourent. Et elle découvre brutalement à quel point sa position était fragile. D’autres jeunes femmes apparaissent, plus jeunes et plus disponibles. Dana est remplacée. À seulement 24 ans, la voilà presque considérée comme une muse à la retraite. Cette rupture constitue l’un des moments les plus forts du récit, car elle l’oblige à regarder son passé autrement. Était-elle réellement aimée et reconnue par ces artistes ou représentait-elle simplement une source d’inspiration interchangeable ? Elle commence alors à enquêter sur celles qui l’ont précédée. Qui étaient réellement les muses célèbres de l’histoire de l’art ? Pourquoi étaient-elles si souvent très jeunes ? Quelle était leur relation avec les artistes qui les représentaient ? Et pourquoi leurs histoires semblent-elles si régulièrement marquées par la souffrance, l’effacement ou la domination ? À travers cette recherche, Erell Hannah déconstruit progressivement le romantisme associé à la figure de la muse. Derrière l’image séduisante de la femme mystérieuse inspirant le génie masculin apparaissent des relations beaucoup plus complexes, traversées par les questions d’âge, de pouvoir, de désir et de reconnaissance. Le récit pose surtout une question passionnante : pourquoi apprendre aux jeunes filles à rêver d’être regardées plutôt qu’à devenir celles qui créent ? Dana comprend progressivement que son désir d’être muse ne vient pas de nulle part. Il s’est construit à travers les représentations culturelles qu’elle a absorbées depuis l’enfance. Elle connaît les noms des artistes, beaucoup moins ceux des femmes qui ont partagé leur vie, posé pour eux ou participé à leur travail. Cette prise de conscience donne au récit toute sa profondeur. Les dessins de Maëlle Reat accompagnent avec beaucoup de sensibilité cette évolution et permettent de passer naturellement de l’intime à l’histoire de l’art. Le corps et le regard occupent une place essentielle dans un récit où être observée constitue précisément l’un des enjeux centraux. L’album évite également les raccourcis faciles et s’intéresse davantage aux mécanismes qui permettent à certaines relations déséquilibrées de paraître romantiques et désirables. Le parcours de Dana devient alors celui d’une émancipation, non seulement vis-à-vis des hommes qui l’ont regardée, mais surtout vis-à-vis de l’image qu’elle avait construite d’elle-même. Elle doit apprendre qu’exister ne nécessite pas forcément d’être sublimée par quelqu’un d’autre. Intime, intelligent et parfois dérangeant, cet album interroge avec pertinence notre imaginaire artistique et la manière dont certaines femmes ont été transformées en symboles alors que leur propre histoire restait dans l’ombre. Erell Hannah et Maëlle Reat signent un récit sensible sur le regard, la création, la jeunesse, le besoin de reconnaissance et l’émancipation. Une œuvre qui pose finalement une question essentielle : plutôt que de rêver d’inspirer l’œuvre de quelqu’un d’autre, pourquoi ne pas devenir soi-même l’artiste de sa propre histoire ?

Éditeur ‏ : ‎ CASTERMAN Date de publication ‏ : ‎ 26 août 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 192 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2203296216 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2203296213

Salvation De Emin Alper | Par Emin Alper Avec Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman

Deux villages turcs, l’un à flanc de montagne, l’autre dans la plaine. Quand les habitants du bas, exilés, décident de revenir sur leurs terres, des conflits ancestraux ressurgissent avec ceux du haut. Progressivement, croyances, paranoïa et luttes de pouvoir s’exacerbent, mettant en péril la fragile cohabitation des deux communautés.

Salvation confirme le goût d’Emin Alper pour les communautés enfermées dans leurs propres peurs et contradictions. Le cinéaste turc transforme la rivalité entre deux villages en une véritable radiographie des mécanismes qui conduisent une société à se diviser. Territoire, mémoire, croyances et rapports de pouvoir nourrissent ainsi un récit dont la tension s’installe lentement avant de devenir presque irrespirable.

Deux villages se font face. L’un est installé à flanc de montagne, l’autre dans la plaine. Un équilibre précaire semble s’être installé jusqu’au retour des habitants du village inférieur, autrefois contraints à l’exil et désormais déterminés à récupérer leurs terres. Leur arrivée suffit à réveiller des conflits anciens que le temps n’avait manifestement jamais résolus.

Emin Alper construit alors son récit comme une lente contamination. Une méfiance en entraîne une autre, les souvenirs deviennent des arguments, les rumeurs se transforment en certitudes et chaque événement est interprété comme la preuve des intentions hostiles du camp opposé. Le véritable danger de Salvation ne réside finalement pas dans un individu mais dans cette peur collective qui finit par modifier la perception de tous.

Le scénario refuse intelligemment une opposition simpliste entre victimes et responsables. Chacune des deux communautés possède sa mémoire, ses blessures et sa propre version de l’histoire. Cette absence de vérité immédiatement identifiable place le spectateur dans une position inconfortable : comprendre les raisons de chacun sans pouvoir totalement adhérer à aucune d’entre elles.

La question du territoire dépasse rapidement la simple possession de terres. La montagne et la plaine deviennent deux espaces symboliques, deux manières d’appartenir à un même pays tout en refusant parfois de partager une histoire commune. Le paysage, majestueux mais austère, participe pleinement à cette impression de séparation.

Caner Cindoruk apporte une remarquable intensité au récit, notamment lorsque les certitudes de son personnage commencent à se fissurer. Berkay Ateş et Feyyaz Duman contribuent à cette galerie de figures dont les intérêts personnels se mêlent constamment aux tensions collectives.

La mise en scène d’Emin Alper reste volontairement austère. Plans larges, silences prolongés et importance accordée aux regards permettent au cinéaste de faire progressivement monter la menace. La violence n’a pas besoin d’être constamment montrée : elle existe dans les conversations, les gestes et cette impression que la moindre étincelle pourrait provoquer l’irréparable.

Cette progression méthodique exige néanmoins de la patience. Salvation prend son temps et refuse les facilités du thriller traditionnel. Mais cette lenteur devient progressivement sa principale force : le spectateur assiste presque impuissant à la fabrication d’un conflit dont chacun contribue à rendre l’issue inévitable.

Dense, austère et profondément politique, Salvation dépasse la rivalité entre deux villages pour observer la manière dont la peur, les croyances et les blessures du passé peuvent fracturer une communauté. Emin Alper signe une œuvre exigeante sur la paranoïa collective et les mécanismes de domination, dont la tension s’installe insidieusement jusqu’à rendre la coexistence presque impossible.