Les Immortelles De Caroline Deruas Peano | Par Caroline Deruas Peano, Jihane Chouaib Avec Lena Garrel, Louiza Aura, Emmanuelle Béart

1992. Sud de la France. Charlotte et Liza, 17 ans, sont inséparables depuis l’enfance. Elles partagent leur adolescence rebelle, leur passion pour la musique pop et leur désir de vivre à Paris. Mais un drame les sépare et Charlotte se retrouve seule, un pied tendu vers la vie adulte, portant des rêves pour deux.

Avec Les Immortelles, Caroline Deruas Peano plonge dans le sud de la France de 1992 pour raconter cette période aussi brève qu’intense où l’amitié peut sembler plus importante que tout le reste. À travers Charlotte et Liza, deux adolescentes de 17 ans convaincues que leur avenir s’écrira ensemble, la réalisatrice compose un récit d’apprentissage qui bascule progressivement vers quelque chose de plus douloureux : apprendre à continuer lorsque celle avec qui l’on imaginait sa vie n’est plus là.

Charlotte et Liza sont inséparables depuis l’enfance. Elles partagent leurs goûts, leurs révoltes, leurs découvertes et surtout un même projet : quitter le Sud pour rejoindre Paris. La musique pop accompagne leurs journées et nourrit leurs rêves d’ailleurs. À 17 ans, la capitale représente moins une destination précise qu’une promesse : celle de devenir enfin celles qu’elles veulent être.

Un drame vient brutalement interrompre cette projection commune.

Charlotte se retrouve alors seule au moment même où l’adolescence commence à disparaître. Elle doit entrer dans l’âge adulte en portant non seulement ses propres aspirations, mais également celles de Liza. Cette idée — continuer à rêver pour deux — constitue le véritable cœur émotionnel du film.

Caroline Deruas Peano et Jihane Chouaib évitent de construire leur récit uniquement autour de la tragédie. Avant la perte, il y a la vie. Les conversations interminables, la musique, les provocations, les premières expériences et cette conviction adolescente que certaines amitiés sont indestructibles. Le film prend le temps de faire exister cette relation afin que son absence puisse ensuite occuper tout l’espace.

Lena Garrel trouve en Charlotte un personnage dont l’évolution repose largement sur les silences et les contradictions. Elle traduit avec finesse ce moment où la douleur ne correspond pas nécessairement aux comportements que les adultes attendent d’une personne endeuillée. Charlotte peut rire, désirer, se mettre en colère ou continuer à écouter les chansons qu’elle partageait avec son amie. Le deuil n’efface pas l’adolescente qu’elle était.

Face à elle, Louiza Aura donne à Liza une présence suffisamment forte pour continuer à habiter le récit après le drame. C’est essentiel : le personnage ne devient jamais uniquement « celle qui manque ». Elle demeure une personnalité, une voix, une énergie et un ensemble de souvenirs avec lesquels Charlotte doit désormais apprendre à vivre.

Emmanuelle Béart apporte une autre génération au film et permet d’élargir cette réflexion sur la perte et la transmission. Sa présence introduit également le regard des adultes sur une jeunesse dont ils peuvent observer les blessures sans nécessairement savoir comment les réparer.

La reconstitution de 1992 reste intelligemment éloignée de la nostalgie décorative. Les vêtements, les objets et surtout la musique installent une époque, mais le film ne transforme jamais les années 1990 en catalogue de références. L’absence des réseaux sociaux et des téléphones omniprésents donne néanmoins une texture particulière aux relations : les personnages vivent leurs émotions dans une proximité physique et une forme d’insouciance qui appartiennent pleinement à cette période.

La musique occupe logiquement une place centrale. Pour Charlotte et Liza, les chansons sont une manière de se construire une identité et d’imaginer un ailleurs. Après le drame, elles deviennent autre chose : des capsules de mémoire capables de ramener en quelques secondes une personne disparue.

Caroline Deruas Peano filme cette jeunesse sans l’idéaliser. L’adolescence est lumineuse mais aussi brutale, égoïste, excessive. Le film comprend surtout que la disparition d’un proche à cet âge possède une violence particulière : elle introduit soudainement la notion de finitude dans une période où l’on se croit encore immortel.

Quelques passages empruntent des chemins plus familiers du récit initiatique et le symbolisme du passage à l’âge adulte se montre parfois appuyé. Mais la sincérité du regard et l’interprétation des deux jeunes comédiennes permettent à l’émotion de rester juste.

Sensible et profondément mélancolique, Les Immortelles raconte moins la disparition d’une adolescente que la manière dont celle qui reste apprend à vivre avec elle. Caroline Deruas Peano restitue avec beaucoup de justesse l’intensité des amitiés de jeunesse, lorsque les rêves semblent nécessairement devoir se conjuguer à deux. Lena Garrel et Louiza Aura donnent une belle vérité à cette relation, tandis que la musique et l’atmosphère de 1992 accompagnent un récit où grandir signifie aussi accepter que certaines personnes continuent de vivre uniquement à travers ceux qui se souviennent d’elles.

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