Kraken De Mohamed Chabane, Théo Jourdain Rhodes | Par Romain Protat, Mohamed Chabane Avec Alassane Diong, Manon Bresch, Guillaume Gouix

Dans une cité, une tour abandonnée alimente les rumeurs. Alors que des disparitions étranges s’enchaînent, 5 jeunes n’ont plus le choix : y entrer à nouveau. Pris dans un piège mortel, ils vont bientôt comprendre que s’échapper leur sera impossible…

Kraken transforme une tour abandonnée en territoire de cauchemar. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes déplacent les codes du cinéma horrifique au cœur d’une cité et construisent leur récit autour d’un lieu que tout le monde connaît, que personne ne devrait fréquenter et sur lequel circulent suffisamment d’histoires pour que la réalité finisse par devenir impossible à distinguer de la légende.

Depuis longtemps, la tour nourrit les rumeurs. On raconte des choses, on se transmet des histoires, on évite certaines entrées. Mais lorsque plusieurs disparitions étranges commencent à inquiéter le quartier, cinq jeunes sont contraints de retourner à l’intérieur.

Le mot important est bien « retourner ».

Le scénario de Romain Protat et Mohamed Chabane laisse rapidement comprendre que cette tour appartient déjà à leur histoire. Ils ne pénètrent donc pas simplement dans un endroit dangereux : ils reviennent vers quelque chose qu’ils auraient préféré laisser derrière eux. Cette dimension donne immédiatement davantage d’épaisseur au dispositif classique du groupe enfermé dans un lieu dont il cherche à s’échapper.

Une fois les portes franchies, la tour cesse progressivement d’obéir aux règles ordinaires. Couloirs, cages d’escalier, appartements abandonnés et sous-sols deviennent les différentes pièces d’un immense piège vertical. Monter ou descendre ne garantit plus de se rapprocher d’une sortie.

La grande réussite du film tient justement à son décor. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes exploitent la verticalité du bâtiment et cette architecture immédiatement identifiable pour fabriquer un véritable labyrinthe. La tour devient presque une créature : elle enferme, désoriente et semble conserver les traces de ceux qui y sont entrés avant eux.

Alassane Diong apporte une présence particulièrement solide au groupe. Son personnage participe à l’ancrage réaliste nécessaire pour que le basculement fantastique conserve son efficacité. Manon Bresch confirme également son aisance dans des personnages confrontés à des situations où la vulnérabilité doit progressivement laisser place à l’instinct de survie.

Guillaume Gouix apporte quant à lui une densité différente à l’ensemble et contribue à entretenir les zones d’ombre entourant la tour et ce qui s’y déroule.

Mais Kraken fonctionne surtout comme un film de bande. Les cinq jeunes ne réagissent évidemment pas de la même manière à la peur. Certains veulent comprendre, d’autres uniquement sortir, tandis que les tensions accumulées avant leur entrée commencent à ressurgir au pire moment possible.

Le fantastique permet également au film de jouer avec les légendes urbaines. Une cité produit nécessairement ses propres mythologies : bâtiments condamnés, appartements inhabités, histoires racontées depuis l’enfance. Les réalisateurs prennent ces récits au sérieux et leur donnent une matérialité cinématographique.

Le titre lui-même suggère intelligemment l’idée d’une créature tentaculaire sans obliger le film à adopter une représentation littérale. La tour possède quelque chose du monstre : elle attire ses victimes, les enferme et semble étendre son influence bien au-delà de ses murs.

Visuellement, les espaces exigus permettent de travailler efficacement la peur. Une cage d’escalier mal éclairée ou un couloir dont on ne distingue pas l’extrémité suffisent parfois davantage qu’une apparition spectaculaire. Le film se montre ainsi plus convaincant lorsqu’il suggère la présence que lorsqu’il cherche absolument à la matérialiser.

La seconde partie emprunte davantage aux mécanismes traditionnels du survival horrifique et certaines décisions prises par les personnages répondent aux nécessités familières du genre. La multiplication des dangers peut également atténuer une partie du mystère soigneusement installé au début.

Mais le film conserve un véritable atout : son identité.

Plutôt que de reproduire un imaginaire horrifique anglo-saxon, Kraken trouve dans la cité, ses habitants et son architecture les éléments nécessaires à la création de sa propre mythologie.

Sombre, oppressant et solidement ancré dans son décor, Kraken réussit surtout lorsqu’il transforme une simple tour abandonnée en véritable organisme cauchemardesque. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes mêlent film de bande, légende urbaine et survival pour construire une proposition horrifique française qui possède son propre territoire. Quelques mécanismes deviennent plus conventionnels lorsque le récit accélère, mais l’atmosphère et l’utilisation particulièrement efficace de la verticalité du bâtiment maintiennent la tension. Après Kraken, difficile de regarder une cage d’escalier plongée dans le noir exactement de la même manière.

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