Le changement viendra d’en bas
Gwenn imagine un Paris où la tour Eiffel n’est plus seulement un monument mais le dernier refuge d’une société qui a reproduit, étage après étage, les inégalités du monde qu’elle prétendait remplacer. Avec Eiffel Eden, mis en images par Dario Tallarico, il construit une dystopie verticale où la place occupée dans la tour détermine aussi celle que chacun possède dans la société.
Paris a été submergé par les eaux. Sur les vestiges de la capitale, une partie de l’humanité s’est installée dans les hauteurs de la tour Eiffel. Cette communauté, baptisée « Eiffel Eden », pourrait représenter une nouvelle chance pour les survivants. Elle est pourtant devenue un système extrêmement hiérarchisé, organisé en castes identifiées par des couleurs et soumis aux Dix Commandements de « l’Ingénieur ».
L’idée de transformer la tour Eiffel en véritable société miniature est particulièrement efficace. Plus on monte ou descend dans la structure, plus les rapports de domination deviennent visibles. L’architecture elle-même raconte l’organisation sociale : certains occupent les hauteurs tandis que d’autres vivent dans les étages inférieurs et accomplissent les tâches indispensables au fonctionnement de la communauté.
Derrière la promesse de préserver le collectif se cache surtout une politique particulièrement brutale. À soixante ans, chaque habitant doit se sacrifier pour le bien commun. Une règle présentée comme nécessaire à la survie devient ainsi le symbole d’un régime qui décide de la valeur d’une existence selon son utilité.
Astate refuse précisément cette logique lorsqu’elle comprend que ses parents sont condamnés. Sa révolte naît donc moins d’une idéologie que d’un sentiment profondément intime : elle ne peut accepter qu’une autorité décide que ceux qu’elle aime ont cessé d’avoir le droit de vivre.
Sa rencontre avec Fève va transformer cette colère individuelle en prise de conscience politique. Venue des étages inférieurs, la jeune Verte possède une expérience très différente du système. Là où Astate découvre progressivement l’injustice, Fève en connaît déjà les mécanismes et porte en elle les traces d’une précédente tentative de révolte.
Les deux adolescentes incarnent ainsi deux manières d’entrer en résistance. L’une se soulève lorsque le système frappe directement sa famille ; l’autre semble avoir grandi avec la conscience de son oppression. Leur alliance permet au récit de dépasser l’opposition classique entre héros et dictature pour s’intéresser à la naissance même d’un mouvement collectif.
Car renverser un régime ne consiste pas simplement à décider qu’il est injuste. Il faut convaincre, organiser, désobéir, saboter parfois, mais également accepter les conséquences de ses choix. Une précédente révolte ayant déjà tourné au drame, la question traverse tout le récit : jusqu’où peut-on aller au nom d’une cause juste ?
Le scénario utilise ainsi les codes de la dystopie pour questionner le contrôle des populations, la hiérarchie sociale, le sacrifice individuel au nom du collectif ou encore la manière dont un pouvoir transforme ses propres règles en vérités indiscutables. Mais ces réflexions restent incarnées par les personnages et leurs dilemmes plutôt que transformées en simple démonstration politique.
Le dessin de Dario Tallarico donne quant à lui une véritable identité à cet univers. La verticalité de la tour Eiffel devient un formidable terrain graphique : passer d’un étage à l’autre revient presque à changer de monde. Le monument familier se transforme en territoire clos, spectaculaire mais oppressant, dont chaque niveau semble rappeler aux habitants la place qui leur a été assignée.
Le titre lui-même contient une belle ironie. Cet « Eden » présenté comme un refuge possède ses frontières, ses castes et ses sacrifiés. La survie de l’humanité n’a donc pas nécessairement entraîné la naissance d’une société meilleure. Elle a simplement permis à de nouvelles formes de domination d’apparaître.
Et c’est finalement d’en bas que pourrait venir le changement. Non seulement des niveaux inférieurs de la tour, mais surtout de ceux que le système considère comme trop faibles ou trop insignifiants pour pouvoir le menacer.
Avec ce premier tome, Gwenn et Dario Tallarico installent une dystopie ambitieuse portée par une idée visuelle particulièrement forte : transformer la tour Eiffel en représentation verticale des rapports de pouvoir. Derrière la révolte d’Astate et Fève se dessinent des questions sur l’obéissance, les inégalités, le sacrifice et le prix de la liberté. Eiffel Eden pose ainsi les bases d’un univers prometteur où la résistance commence par un geste essentiel : refuser la place que les autres ont choisie pour vous.
Éditeur : Glénat BD Date de publication : 30 septembre 2026 Édition : Illustrated Langue : Français Nombre de pages de l’édition imprimée : 88 pages ISBN-10 : 2344060065 ISBN-13 : 978-2344060063
