Avec Brel, paru le 2 octobre 2026, Ycare se confronte à un répertoire qui engage autant la voix que le corps. Dix chansons composent cet hommage, enregistré et produit avec Pascal Obispo. Le choix des titres privilégie les grands classiques, mais la direction musicale emprunte une voie plus personnelle, portée par des arrangements pop et rock.
Pour Ycare, cette rencontre s’inscrit dans une histoire ancienne. Jacques Brel compte parmi les artistes qui lui ont donné envie de chanter et de composer. Reprendre ses chansons revient donc à retrouver une source de son propre parcours. Cette filiation explique l’ambition du projet, mais aussi sa difficulté : comment faire entendre sa sensibilité dans des œuvres dont l’interprétation originale demeure aussi présente dans les mémoires ?
L’orientation rock apporte une première réponse. Les guitares électriques prennent une place importante et accompagnent l’intensité des textes. Ce déplacement musical modifie les couleurs du répertoire tout en conservant son goût des émotions extrêmes. L’approche peut surprendre, particulièrement lorsque les arrangements s’éloignent de sonorités devenues indissociables des chansons. Elle donne néanmoins à l’hommage une direction identifiable, avec la volonté de remettre ces œuvres en circulation dans un langage contemporain.
La Chanson des vieux amants illustre cette démarche. Ycare en a notamment proposé une interprétation résolument rock lors de la finale de The Voice Kids. Le morceau raconte un amour éprouvé par les années, les départs et les retrouvailles. Sa force tient à cette coexistence entre les blessures et la persistance du lien. L’aborder avec une énergie plus électrique permet de souligner la passion encore vive derrière le bilan amoureux : le temps a passé, mais le sentiment continue de remuer ceux qui le vivent.
Avec Ne me quitte pas, le défi change de nature. Tout repose sur la fragilité d’une parole qui tente de retenir l’autre. La chanson expose une dépendance affective, une détresse qui rend chaque promesse plus désespérée. Sa présence dans la sélection place Ycare devant une exigence particulière : donner une nécessité personnelle à des mots que l’on croit connaître par cœur. Dans un album hommage, ce titre constitue toujours un point sensible, tant son histoire accompagne chacune de ses nouvelles interprétations.
Amsterdam et Mathilde représentent une autre facette de Brel, celle des récits emportés par leur propre fièvre. Le premier fait surgir un monde de corps, de faim et de désir ; le second raconte le bouleversement provoqué par le retour d’une femme aimée. Leur présence permet de mesurer l’étendue du registre abordé : après la supplication amoureuse viennent l’excès, le vertige et cette manière de transformer une chanson en scène dramatique.
Vesoul concentre l’une des transformations instrumentales les plus marquantes relevées dans l’album : la flûte traversière prend la place de l’accordéon associé à Marcel Azzola. Ce choix déplace immédiatement les repères. Il rappelle combien un timbre participe à notre souvenir d’une chanson et combien sa modification peut renouveler la manière de la recevoir. La reprise devient alors un exercice de déplacement, avec ce qu’il comporte de surprise et de résistance chez l’auditeur.
À côté de ces titres débordants, Jojo introduit la mémoire d’un ami disparu. Écrite pour Georges Pasquier, proche de Brel, la chanson exprime la présence que conserve un être aimé après sa mort. Sa place dans le projet ouvre un espace consacré à l’amitié et au deuil. Elle rappelle aussi que l’intensité brelienne passe par des sentiments qui persistent dans l’absence, avec une force aussi grande que les élans amoureux.
La Quête prolonge enfin cette traversée avec son idéal poursuivi malgré les obstacles. Dans le parcours d’un chanteur qui reconnaît en Brel un maître, son choix prend une résonance particulière. Elle peut se lire comme une manière d’assumer l’ambition de l’hommage : se mesurer à une œuvre immense, accepter l’inquiétude qu’elle provoque et tenter malgré tout d’y engager sa propre voix.
L’intérêt de Brel se situe dans cette tension entre familiarité des chansons et changement de perspective musicale. Les textes portent déjà leurs personnages, leurs conflits et leurs blessures ; leur reprise demande de leur donner une présence nouvelle. En choisissant un cadre pop et rock, Ycare propose une porte d’entrée vers ce répertoire et poursuit, à travers lui, une réflexion sur ce qui fait un interprète : la capacité à prendre personnellement en charge les mots d’un autre.
