Carnets d’Ukraine avec Hugo Becker – Théâtre Marigny

Au Théâtre Marigny, Carnets d’Ukraine porte à la scène les rencontres de Michel Hazanavicius dans un pays en guerre. Interprété par Hugo Becker et mis en scène par Julien Gelas, ce seul-en-scène interroge ce que les récits individuels peuvent nous faire comprendre d’un conflit : les raisons de combattre, les liens qui permettent de tenir et la place de l’art lorsque la violence bouleverse toute une existence.

Comment raconter une guerre qui se poursuit ? Comment trouver la distance nécessaire au récit sans atténuer l’urgence de ce qui se joue ? Carnets d’Ukraine aborde ces questions à travers des personnes rencontrées, écoutées et dessinées. À l’origine du spectacle, un voyage effectué par Michel Hazanavicius en novembre 2023, dont il rapporte des portraits au crayon et des témoignages. Julien Gelas en propose une traduction théâtrale, confiée à Hugo Becker. Le projet repose sur cette circulation : une rencontre devient un dessin, une parole devient un texte, puis une voix la transmet à d’autres.

Ce déplacement vers la scène engage une responsabilité particulière. Porter la parole d’une personne confrontée à la guerre suppose de préserver ce qui lui appartient : une manière de penser, une contradiction, une inquiétude, parfois une plaisanterie. Le témoignage prend toute sa valeur lorsqu’il laisse apparaître une personnalité qui déborde les circonstances dans lesquelles elle nous est présentée. Un combattant possède une histoire antérieure au front, des habitudes, des proches, une idée de l’avenir. La guerre traverse cette existence et en modifie brutalement les possibilités.

C’est à cet endroit que le projet trouve sa profondeur. La succession des portraits invite à considérer ce que signifie tenir, jour après jour, lorsque les gestes les plus ordinaires dépendent d’une menace permanente. La résistance devient une expérience intime autant qu’un engagement collectif. Elle se mesure dans la fidélité à une personne, dans le besoin de protéger un lieu, dans la difficulté de préserver une continuité avec la vie d’avant.

La critique de L’Affiche relève cette présence de la vie au sein des récits militaires : l’humour, le soutien mutuel et la diversité des tempéraments. Elle salue également les nuances apportées par Hugo Becker aux différentes personnalités. Ces observations éclairent un enjeu essentiel du seul-en-scène : permettre à chaque voix de conserver sa singularité, alors qu’un même interprète les rassemble.

Le choix d’un acteur unique possède, à cet égard, une portée particulière. Il concentre l’attention sur l’acte de transmission. Hugo Becker occupe la place fragile de celui qui accueille des paroles et les fait parvenir jusqu’à nous. Cette position pose aussi une question au public : quelle écoute accordons-nous à ces histoires ? Sommes-nous encore capables de recevoir un récit de guerre avec toute l’attention qu’exige une expérience humaine singulière ?

Car la durée d’un conflit transforme notre rapport à ses images. À mesure que les nouvelles s’accumulent, une forme de familiarité s’installe. On reconnaît les lieux, les mots, les situations. Cette reconnaissance peut donner l’impression de savoir, alors même qu’elle nous éloigne parfois de la réalité des existences concernées. Le théâtre dispose ici d’une ressource précieuse : le temps partagé. Il crée les conditions d’une écoute qui se prolonge, d’une présence à laquelle on accepte de consacrer plus que quelques secondes.

La place des « Forces culturelles », ces artistes ukrainiens engagés auprès des combattants, ouvre une autre réflexion. Leur présence dans le récit rappelle que les besoins humains persistent au milieu des destructions. Une musique, une parole ou une rencontre peuvent préserver un lien avec ce qui donne du sens à l’existence. L’art participe alors à un travail de soutien et de solidarité, au plus près des personnes.

Cette dimension donne également un sens au passage des carnets à la scène. Représenter ces histoires, c’est prolonger leur circulation, leur permettre d’atteindre d’autres lieux et d’autres consciences. C’est aussi reconnaître que la culture appartient à ce que l’on cherche à préserver : une langue, une mémoire, la possibilité de raconter soi-même son histoire.

Une telle entreprise appelle cependant une vigilance. L’émotion du spectateur peut être intense tout en restant passagère. Le mot « courage », à force d’être employé, peut finir par recouvrir la fatigue et la vulnérabilité de ceux qu’il désigne. La richesse d’un théâtre de témoignage se joue précisément dans sa capacité à laisser ces fragilités exister. Entendre une peur ou un doute permet de mesurer le coût humain de la résistance.

Carnets d’Ukraine soulève ainsi une question qui dépasse son sujet immédiat : que faisons-nous de la parole de ceux dont la vie a été bouleversée ? La recevoir engage à leur accorder une place dans notre attention, à reconnaître la complexité de leur expérience et à résister aux récits trop rapides.

À travers les rencontres de Michel Hazanavicius, le travail de Julien Gelas et la voix d’Hugo Becker, le théâtre devient un relais. Il nous invite à regarder plus longtemps des visages que l’actualité nous laisse rarement le temps de connaître.

Carnets d’Ukraine — Théâtre Marigny. Texte de Michel Hazanavicius. Mise en scène et musiques de Julien Gelas. Avec Hugo Becker. Durée : 1 h 10.

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