Au Théâtre équestre Zingaro, Bartabas retrouve son cheval Tzar pour un ultime tour de piste qui marque également ses adieux en tant qu’écuyer. Avec la violiste Lucile Boulanger, il compose une méditation sur le temps partagé, l’attachement et la séparation. Une proposition intime dont le dépouillement demande au public une véritable disponibilité.
Que reste-t-il à montrer lorsque l’essentiel s’est construit pendant des années, dans le travail quotidien et une connaissance réciproque ? Tombeau pour un cheval d’orgueil prend cette question pour point de départ. Bartabas y rend hommage à Tzar, son compagnon depuis plus d’une décennie. Leur dernière apparition commune en piste donne une forme publique à une histoire dont la plus grande part appartient à leur intimité.
Le spectacle adopte une forme resserrée. Comme le décrit La Terrasse, les figures équestres se succèdent dans un dispositif sobre, entrecoupées de lectures confiées à Henri Carballido et Alice James. Lucile Boulanger joue de la basse de viole, tandis que les apparitions de Solenn Heinrich et de son cheval Misere introduisent une présence claire dans cet univers aux tonalités sombres.
Ce choix esthétique engage une autre façon de regarder. L’attention se porte sur la relation : comment deux corps trouvent un rythme commun, comment une intention semble passer de l’un à l’autre, comment le mouvement devient un langage. Le projet invite à reconnaître tout ce qui précède le geste visible. Une évolution en piste contient des années de répétitions, d’ajustements et de patience que le spectateur ne peut qu’imaginer.
Tzar occupe ainsi le centre symbolique de cette création. Lui consacrer un hommage revient à reconnaître sa place dans une œuvre et dans une vie. Le titre lui accorde une dignité singulière : celle d’un être auquel on doit quelque chose, dont la présence a compté et mérite d’être célébrée.
Le « tombeau » renvoie à la tradition musicale de l’hommage à un être aimé. Les œuvres de Sainte-Colombe, Marin Marais, Nicolas Hotman et Philippe Hersant inscrivent cette séparation dans un dialogue entre musique, littérature et art équestre. Le mot porte une gravité, mais aussi une volonté de transmission. Il s’agit de donner une forme à ce qui disparaîtra de la piste, d’en préserver une trace sensible.
Cette démarche possède toutefois son exigence. La lenteur et la retenue peuvent ouvrir un espace de contemplation ; elles peuvent aussi maintenir le public à distance. Dans sa critique, Éric Demey relève précisément cette difficulté : l’intimité du duo lui paraît parfois si refermée sur elle-même qu’elle laisse peu de place au spectateur. Il souligne néanmoins l’accord remarquable entre Bartabas et Tzar.
Cette réserve touche au cœur du projet. Comment partager un lien qui repose sur une expérience inaccessible aux autres ? L’émotion ne se transmet pas automatiquement parce qu’un adieu est annoncé. Elle suppose de trouver, dans une histoire particulière, quelque chose que chacun puisse reconnaître : la gratitude envers un compagnon, la conscience du vieillissement, la difficulté de quitter une pratique qui a façonné son existence.
Le retrait de Bartabas en tant qu’écuyer donne à cette dernière dimension une résonance particulière. Il prend congé d’une manière d’engager son corps, de travailler et de se présenter au public. La piste devient le lieu où cette étape peut être reconnue, accompagnée et saluée.
Tombeau pour un cheval d’orgueil se situe dans cet espace fragile entre la cérémonie personnelle et le partage artistique. Son dépouillement constitue à la fois sa singularité et sa limite possible. Il invite à prendre le temps de considérer une présence, à mesurer ce qu’une relation dépose en nous, puis à accepter qu’un dernier tour de piste puisse en contenir toute l’histoire.
Tombeau pour un cheval d’orgueil — Théâtre équestre Zingaro, Aubervilliers. Jusqu’au 31 décembre 2026. Durée : 1 heure. À partir de 7 ans.
