Les plieurs de temps – Charly pour toujours de Manon Fargetton

Achat : https://amzn.to/4cv9u1v

Grâce à l’horloge magique de son ami Robin, Charly peut arrêter le temps. Mais quand il est enlevé, son pouvoir se dérègle. Tandis que Camille et Anthony, les autres Plieurs de temps, se lancent sur sa piste, Charly s’efforce de maîtriser son nouveau pouvoir dans l’espoir de s’échapper.

Manon Fargetton retrouve l’univers des Plieurs de temps avec une aventure où le pouvoir de manipuler les secondes devient plus imprévisible et dangereux que jamais. Charly possède l’horloge magique de son ami Robin, un objet extraordinaire qui lui permet d’arrêter le temps. Un pouvoir dont beaucoup rêveraient, jusqu’au jour où tout échappe à son contrôle.

Lorsque Charly est enlevé, son don commence en effet à se dérégler. Prisonnier et confronté à une situation qu’il ne maîtrise plus, il doit comprendre ce qui lui arrive et apprendre à utiliser autrement ses capacités s’il veut espérer s’échapper.

Pendant ce temps, Camille et Anthony, les autres Plieurs de temps, se lancent à sa recherche. Le récit joue ainsi sur deux fronts : Charly tente de survivre et de reprendre le contrôle de son pouvoir tandis que ses amis cherchent à retrouver sa trace. Cette construction apporte du rythme et entretient efficacement le suspense.

L’idée de départ reste particulièrement séduisante pour un roman jeunesse. Pouvoir arrêter le temps représente un fantasme universel, mais Manon Fargetton s’intéresse surtout aux conséquences d’un tel pouvoir. Lorsque celui-ci devient instable, ce qui ressemblait à un formidable avantage peut rapidement se transformer en menace.

Maîtriser le temps signifie aussi apprendre à maîtriser ses peurs et ses décisions. L’enlèvement oblige ainsi Charly à gagner en autonomie. Privé de ses repères, il ne peut plus simplement compter sur les autres et doit trouver en lui les ressources nécessaires pour agir.

L’amitié reste parallèlement essentielle. Camille et Anthony refusent d’abandonner leur camarade et leur recherche rappelle que les pouvoirs extraordinaires ne sont pas ce qui unit réellement les Plieurs de temps. Leur véritable force vient de leur solidarité et de la confiance qu’ils ont construite ensemble.

Manon Fargetton associe ainsi avec efficacité fantastique, aventure et suspense, tout en conservant des préoccupations très proches de ses jeunes personnages : la peur de perdre quelqu’un, le besoin de trouver sa place, la confiance en soi et l’importance des amis.

Le dérèglement du pouvoir de Charly permet également de renouveler intelligemment le principe de la série. Les règles que l’on pensait connaître deviennent incertaines et ouvrent de nouvelles possibilités, mais aussi de nouveaux dangers. Le lecteur partage alors les interrogations du héros et découvre en même temps que lui jusqu’où son étrange capacité peut désormais le conduire.

Le roman conserve un rythme accessible et entraînant, avec suffisamment de mystère pour donner envie de poursuivre la lecture. Derrière le plaisir de jouer avec le temps se dessine surtout une aventure sur le passage à l’action et la nécessité de grandir lorsque les événements ne peuvent plus simplement être mis sur pause.

Une aventure fantastique rythmée et pleine de suspense, qui utilise intelligemment le pouvoir d’arrêter le temps pour parler d’amitié, de courage et de confiance en soi. Charly doit désormais comprendre que certains obstacles ne peuvent être évités : il faut apprendre à les affronter

Éditeur ‏ : ‎ Rageot Editeur Date de publication ‏ : ‎ 16 mai 2018 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 224 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2700259130 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2700259131

Lady Liberty, Complot contre la statue de la Liberté de Sabine Stamm (Auteur), Sophie Leullier (Illustrations)

Achat : https://amzn.to/46cJB2P

1883. Charles, 14 ans, travaille sur le chantier de la statue de la Liberté, à Paris. Un soir, il observe un curieux manège autour de la statue et découvre un message caché dans les entrailles de la Dame de cuivre.

Sabine Stamm entraîne les jeunes lecteurs dans le Paris de 1883, au moment où se construit l’un des monuments les plus célèbres au monde : la statue de la Liberté. En mêlant aventure, enquête et réalité historique, elle transforme les coulisses de ce chantier exceptionnel en terrain de jeu idéal pour un roman plein de mystères.

Charles, 14 ans, travaille sur la construction de la gigantesque Dame de cuivre destinée à rejoindre les États-Unis. Un soir, il remarque un comportement étrange autour de la statue et découvre un message dissimulé dans ses entrailles. Quelqu’un semble déterminé à ralentir les travaux, voire à empêcher leur achèvement. L’adolescent se retrouve rapidement au cœur d’une affaire qui le dépasse lorsque le carnet de Bartholdi disparaît et que les soupçons se portent sur lui.

Pour prouver son innocence, Charles peut compter sur deux alliées : Claudie, une jeune voleuse des rues, et Valentine, la fille de Gustave Eiffel. Ce trio aux personnalités et aux origines très différentes apporte beaucoup de dynamisme à l’aventure. Chacun possède ses qualités et doit apprendre à faire confiance aux autres pour comprendre ce qui se trame autour du chantier.

Sabine Stamm construit efficacement son intrigue autour d’un épisode historique particulièrement fascinant. Avant de dominer l’entrée du port de New York, la statue imaginée par Auguste Bartholdi a en effet été assemblée en France. Le roman permet ainsi aux jeunes lecteurs de découvrir autrement la naissance de ce monument, en pénétrant symboliquement dans ses entrailles et dans les ateliers de ceux qui participent à sa réalisation.

L’autrice réussit surtout à faire passer l’Histoire par l’aventure. Les informations sur la construction et les grandes figures associées au projet s’intègrent au récit sans donner l’impression de lire une leçon. Le chantier devient un lieu vivant, rempli d’ouvriers, de secrets et de dangers.

Le complot apporte quant à lui le suspense nécessaire pour maintenir l’attention. Entre le message mystérieux, le carnet disparu et les tentatives de sabotage, Charles doit comprendre rapidement à qui il peut faire confiance. L’accusation de vol ajoute un enjeu personnel à son enquête : il ne s’agit plus seulement de sauver la statue, mais également de défendre son honneur.

Les illustrations de Sophie Leullier accompagnent agréablement cette plongée dans le XIXe siècle et contribuent à rendre l’univers historique accessible aux plus jeunes. Elles renforcent l’atmosphère d’un Paris en pleine transformation et donnent encore davantage de vie à cette aventure.

Au-delà du mystère, le roman parle aussi de courage, d’amitié et de solidarité. Charles, Claudie et Valentine viennent de milieux différents, mais leurs différences deviennent précisément une force lorsqu’ils doivent unir leurs compétences.

Le résultat est un roman historique jeunesse rythmé, qui sait éveiller la curiosité sans sacrifier le plaisir de l’enquête. La statue de la Liberté cesse momentanément d’être un monument familier pour redevenir ce qu’elle était en 1883 : un projet immense, audacieux et encore fragile.

Une aventure historique pleine de mystères qui mêle habilement faits réels et fiction, tout en donnant envie aux jeunes lecteurs d’en apprendre davantage sur les étonnantes origines françaises de la statue de la Liberté.

Éditeur ‏ : ‎ Rageot Editeur Date de publication ‏ : ‎ 12 août 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 208 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2700285662 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2700285666

Vie de Marin, Vie de chien ? de Roberto Garçon

Réalisé et produit par Roberto Garçon, 27 ans, Vie de Marin, Vie de chien ? est une nouvelle immersion, après celle chez les bergers nomades de Mongolie, sur un bateau de pêcheurs vendéens. 

Vie de Marin, Vie de chien ? embarque le spectateur loin de l’image romanesque du marin et des représentations parfois folkloriques du métier de pêcheur. Durant 52 minutes, Roberto Garçon partage le quotidien d’un équipage vendéen et retrouve ce qui constitue déjà la singularité de son travail : s’immerger suffisamment longtemps dans une communauté pour laisser ceux qu’il rencontre devenir les véritables personnages du récit.

Après avoir notamment partagé le quotidien de bergers nomades en Mongolie, le journaliste-réalisateur change radicalement de décor. Cette fois, pas d’immensité terrestre : un bateau de pêche, un équipage, la mer et un espace dont il est impossible de s’échapper avant le retour au port.

L’expérience commence presque comme une aventure. Elle se charge rapidement d’une réalité beaucoup moins séduisante. Fatigue, manque de sommeil, conditions météorologiques, gestes répétés, promiscuité et travail physique imposent leur rythme. Roberto Garçon ne cherche pas à transformer cette difficulté en performance personnelle. Son inconfort sert plutôt de porte d’entrée vers une question beaucoup plus intéressante : comment ces hommes supportent-ils quotidiennement ce que lui-même peine déjà à encaisser durant quelques jours ?

C’est précisément dans son rapport aux personnes filmées que le documentaire trouve sa principale qualité. Roberto Garçon apparaît lorsque sa présence possède un intérêt narratif, mais sait également disparaître. Il ne cherche ni à devenir le héros de l’expérience ni à adopter artificiellement une position d’observateur totalement invisible. Cette place intermédiaire lui permet d’assumer sa subjectivité tout en laissant suffisamment d’espace aux marins.

Le franc-parler revendiqué par le réalisateur participe également à l’identité du film. Vie de Marin, Vie de chien ? ne cherche pas à fabriquer une vision idéalisée de la pêche. L’expérience peut être fascinante sans être agréable, spectaculaire sans être enviable. Le documentaire assume ces contradictions et gagne en sincérité lorsqu’il confronte les attentes du réalisateur à ce qu’il découvre réellement une fois embarqué.

La caméra s’intéresse naturellement au travail, mais aussi à tout ce qui existe autour : l’attente, les conversations, les habitudes et cette proximité forcée entre des hommes qui doivent vivre et travailler ensemble dans quelques mètres carrés. Le bateau devient progressivement un petit monde autonome, régi par ses propres règles et son propre rapport au temps.

Le format de 52 minutes convient particulièrement bien à cette approche. Suffisamment long pour dépasser la simple découverte d’un métier, il reste assez resserré pour conserver le sentiment d’immersion. La mer fournit évidemment des images fortes, mais le documentaire ne se contente pas de leur potentiel spectaculaire. Ce sont les visages, les gestes et la fatigue qui finissent par raconter le plus justement cette existence.

Une question traverse finalement l’ensemble : pourquoi continuer à exercer un métier aussi exigeant ? Le documentaire évite heureusement d’imposer une réponse unique. Derrière la pénibilité apparaissent aussi l’attachement à la mer, la solidarité de l’équipage, le savoir-faire et une manière de vivre difficilement compréhensible depuis la terre ferme.

Accessible, sincère et profondément humain, Vie de Marin, Vie de chien ? dépasse la simple immersion dans le quotidien de pêcheurs vendéens. Roberto Garçon trouve la bonne distance entre expérience personnelle et observation documentaire, sans héroïser son propre voyage ni idéaliser ceux qu’il filme. Un regard direct sur un métier éprouvant et sur les hommes qui ont choisi d’en faire leur vie.

Palestine 36 De Annemarie Jacir | Par Annemarie Jacir Avec Hiam Abbass, Kamel El Basha, Jalal Altawil

Palestine, 1936. La grande révolte arabe, destinée à faire émerger un État indépendant, se prépare alors que le territoire est sous mandat britannique.

Palestine 36 revient sur un moment déterminant de l’histoire palestinienne : la grande révolte arabe de 1936-1939, déclenchée alors que la Palestine se trouve sous mandat britannique. Annemarie Jacir choisit d’aborder cette période non comme une simple reconstitution historique, mais à hauteur d’hommes et de femmes confrontés aux bouleversements politiques, sociaux et humains d’un territoire dont l’avenir est en train de se décider.

En 1936, la contestation contre l’administration britannique et les transformations qui traversent la Palestine prend une ampleur nouvelle. Les revendications d’indépendance se renforcent et la résistance s’organise. Dans ce contexte de tensions grandissantes, le film suit plusieurs trajectoires individuelles prises dans un mouvement historique qui les dépasse.

L’écriture d’Annemarie Jacir trouve précisément sa force dans cette articulation entre destin collectif et expériences personnelles. Plutôt que de transformer ses personnages en simples représentants d’un événement historique, la réalisatrice s’intéresse à leurs choix, leurs hésitations, leurs liens familiaux et aux conséquences très concrètes de l’engagement politique sur leur quotidien.

Cette approche permet à Palestine 36 d’éviter la froideur de la reconstitution académique. La grande Histoire demeure constamment présente, mais elle se manifeste dans les villages, les maisons, les conversations et les déplacements. Le film rappelle ainsi qu’une révolte ne se résume jamais à ses dirigeants ou à ses affrontements : elle bouleverse également ceux qui tentent simplement de continuer à travailler, aimer et protéger leur famille.

Hiam Abbass apporte au récit une présence remarquable. Son jeu, d’une grande économie, inscrit immédiatement son personnage dans cette mémoire collective que le film cherche à préserver. Kamel El Basha possède une intensité tout aussi importante, tandis que Jalal Altawil contribue à cette dimension chorale où plusieurs générations et sensibilités se confrontent.

La mise en scène privilégie les paysages et les espaces collectifs sans sacrifier l’intimité des personnages. Annemarie Jacir accorde une importance particulière aux lieux, à la terre et à la manière dont les individus y sont enracinés. Cette dimension géographique devient naturellement politique : lorsqu’un territoire est au cœur d’un conflit, habiter quelque part constitue déjà une question d’appartenance.

La réalisatrice prend également le temps d’exposer la complexité de la période. Le mandat britannique, les aspirations nationales palestiniennes et les différentes stratégies de résistance constituent l’arrière-plan d’un récit qui demande une certaine attention. Cette densité historique pourra parfois donner au film une dimension didactique, mais elle permet surtout de restituer une période rarement représentée au cinéma avec une telle ampleur.

Le regard porté sur 1936 résonne inévitablement avec l’histoire qui suivra. Le film n’a cependant pas besoin de constamment souligner ces correspondances : la connaissance du devenir de la région donne naturellement aux événements une dimension tragique supplémentaire.

Ambitieux, ample et profondément ancré dans la mémoire palestinienne, Palestine 36 réussit à conjuguer fresque historique et destins individuels. Annemarie Jacir restitue un épisode essentiel et encore trop peu connu de l’histoire du territoire sans perdre de vue ceux qui l’ont vécu. Porté notamment par la présence remarquable de Hiam Abbass, un film historique dense et nécessaire, qui fait de la mémoire l’un de ses principaux enjeux.

Le Cri des gardes De Claire Denis | Par Claire Denis, Suzanne Lindon Avec Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce

Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier…

Le Cri des gardes retrouve un territoire essentiel du cinéma de Claire Denis : celui des rapports de domination, des héritages coloniaux et de la violence qui circule entre les corps avant même d’éclater. Sur un chantier d’Afrique de l’Ouest, la cinéaste installe quelques personnages derrière des grilles et transforme progressivement cet espace en huis clos politique et moral.

Horn dirige un vaste chantier de travaux publics. Il partage une habitation provisoire avec Cal, jeune ingénieur, dans une enceinte réservée aux Blancs et protégée par une double grille. L’arrivée d’Europe de Leone, future épouse de Horn, devrait constituer l’événement de la soirée. Mais un homme surgit derrière les barrières. Il s’appelle Alboury et formule une demande aussi simple qu’inflexible : récupérer le corps de son frère, mort sur le chantier. Il ne partira pas sans lui.

À partir de cette confrontation, Claire Denis et Suzanne Lindon construisent un récit fondé moins sur l’action que sur l’attente. Un homme demande un corps ; ceux qui détiennent le pouvoir doivent décider s’ils acceptent de le lui rendre. Derrière cette situation apparemment élémentaire apparaît progressivement tout un système de rapports économiques, sociaux et raciaux.

Les grilles deviennent naturellement le symbole central du film. Elles prétendent protéger ceux qui vivent à l’intérieur mais matérialisent surtout la séparation entre deux mondes qui occupent pourtant le même territoire. Claire Denis exploite cette frontière physique avec une remarquable précision : celui que les personnages considèrent comme un intrus est aussi celui qui vient leur rappeler une réalité qu’ils préféreraient maintenir à l’extérieur.

Isaach de Bankolé impose une présence remarquable. Son personnage n’a pas besoin d’élever constamment la voix pour devenir le centre de gravité du récit. Son attente, son obstination et son refus de disparaître produisent une tension beaucoup plus forte que n’importe quelle démonstration de violence.

Matt Dillon incarne efficacement une autorité dont l’assurance se fissure à mesure que la nuit avance. Face à lui, Mia McKenna-Bruce apporte le regard d’une nouvelle arrivante qui découvre progressivement les règles implicites du lieu et la violence sur laquelle repose son apparente tranquillité.

La mise en scène refuse toute surenchère. La nuit, les bruits du chantier, les éclairages artificiels et les barrières métalliques suffisent à construire une atmosphère de menace permanente. L’espace paraît vaste, mais les personnages semblent paradoxalement enfermés. Claire Denis filme les distances entre les individus autant que leurs échanges, laissant les silences exprimer ce que les dialogues ne peuvent ou ne veulent pas formuler.

Le corps absent devient alors le véritable enjeu politique du film. Derrière la demande d’Alboury se pose une question fondamentale : quelle valeur accorde-t-on à la vie d’un homme lorsque celui-ci appartient à ceux qui travaillent dans l’ombre d’un système économique dont d’autres récoltent les bénéfices ?

Cette approche volontairement austère pourra dérouter. Le Cri des gardes refuse les explications appuyées et préfère installer une tension lente, parfois inconfortable. Mais cette radicalité correspond précisément à son sujet.

Dense, tendu et profondément politique, Le Cri des gardes transforme une demande élémentaire — rendre un corps à sa famille — en confrontation avec les rapports de pouvoir et les traces persistantes du colonialisme. Claire Denis signe un huis clos nocturne d’une grande maîtrise, dominé par l’impressionnante présence d’Isaach de Bankolé. Un film exigeant, qui fait du silence, de l’attente et de l’espace les véritables instruments de sa violence.

Yellow Letters De İlker Çatak | Par İlker Çatak, Ayda Çatak Avec Özgü Namal, Tansu Biçer, Leyla Smyrna Cabas

Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple. L’un et l’autre, condamnés pour leurs idées, sont obligés de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz. Le compromis entre cette précarité nouvelle et leur engagement politique va mettre leur mariage à l’épreuve.

Yellow Letters confirme l’intérêt d’İlker Çatak pour les individus confrontés à des institutions qui les dépassent. Après avoir exploré les mécanismes de suspicion et de pouvoir dans La Salle des profs, le cinéaste déplace son regard vers la Turquie et fait de la répression politique le point de départ d’un drame conjugal particulièrement intime. Cosigné avec Ayda Çatak, le film observe moins le pouvoir lui-même que les dégâts qu’il provoque dans la vie de ceux qu’il décide de marginaliser.

Aziz est professeur à l’université d’Ankara lorsqu’il reçoit une « lettre jaune » lui annonçant arbitrairement sa révocation. Sa femme Derya, comédienne reconnue du théâtre national, subit bientôt le même sort. En quelques décisions administratives, le couple perd son statut, ses revenus et une grande partie de l’existence qu’il avait construite.

Contraints de rejoindre Istanbul et de s’installer chez la mère d’Aziz, ils découvrent une précarité à laquelle rien ne les avait préparés. Mais l’épreuve matérielle n’est que la première conséquence de leur exclusion. Le véritable conflit apparaît lorsqu’il devient nécessaire de déterminer jusqu’où chacun est prêt à aller pour rester fidèle à ses convictions.

İlker et Ayda Çatak ont l’intelligence de ne pas transformer leurs personnages en symboles. Aziz et Derya partagent certaines valeurs, mais ne vivent pas leur mise à l’écart de la même manière. Lorsque travailler, créer ou simplement préserver une vie familiale impose des compromis, les certitudes idéologiques deviennent beaucoup plus difficiles à défendre.

C’est précisément dans cette confrontation entre le politique et l’intime que Yellow Letters trouve sa plus grande force. La répression ne s’exprime pas seulement à travers une décision officielle. Elle pénètre progressivement le foyer, modifie les rapports de pouvoir dans le couple et transforme chaque choix quotidien en question morale.

Özgü Namal livre une interprétation remarquable de Derya. Son personnage refuse progressivement de n’être défini que par ce qu’on lui interdit de faire. L’actrice traduit avec beaucoup de finesse la colère, la frustration mais également le besoin de continuer à exister comme artiste.

Face à elle, Tansu Biçer compose un Aziz plus intérieur, dont les convictions se heurtent progressivement aux conséquences très concrètes de leur nouvelle situation. Leur complémentarité donne au film sa véritable tension : derrière le combat politique se joue également la survie d’un mariage. Leyla Smyrna Cabas complète avec justesse cette distribution dominée par les non-dits et les rapports familiaux.

La mise en scène d’İlker Çatak demeure précise et contenue. Le réalisateur évite les grandes démonstrations et laisse la violence institutionnelle apparaître à travers ses conséquences : appartements trop étroits, dépendance financière, conversations interrompues, humiliations quotidiennes. Istanbul n’est pas filmée comme une échappatoire, mais comme le décor d’un exil intérieur.

Le rythme volontairement mesuré pourra sembler austère, mais cette retenue évite au film de devenir un manifeste. Yellow Letters demeure avant tout l’histoire de deux personnes qui découvrent que partager des convictions ne garantit pas de savoir comment en payer ensemble le prix.

Sobre, politique et profondément humain, Yellow Letters réussit à faire de la répression institutionnelle une expérience intime. İlker Çatak observe avec une grande finesse la manière dont la perte du travail, du statut et de la liberté artistique finit par contaminer l’amour lui-même. Özgü Namal et Tansu Biçer donnent une remarquable densité à ce couple confronté à une question douloureuse : jusqu’où rester fidèle à ses principes lorsque toute une existence menace de s’effondrer ?

Plus forts que le diable De Graham Guit | Par Graham Guit Avec Melvil Poupaud, Asia Argento, Marine Vacth

Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils Joseph après vingt ans d’absence et le précipite, lui et sa femme Alice, dans un chaos total. Avec JP, Mila et Gigi, le diable n’a qu’à bien se tenir…

Plus forts que le diable signe le retour de Graham Guit à un cinéma volontiers excessif, peuplé de personnages cabossés et gouverné par une forme d’imprévisibilité permanente. Sous les apparences d’une histoire de retrouvailles entre un père et son fils, le réalisateur compose une comédie noire où la famille devient le point de départ d’un joyeux désastre.

Valentin n’a plus grand-chose : ni argent, ni véritable stabilité, et encore moins une existence dont il pourrait être fier. Après vingt années d’absence, il réapparaît dans la vie de son fils Joseph. Ces retrouvailles auraient pu ouvrir la voie à une tentative de réconciliation. Elles vont surtout provoquer une succession de catastrophes qui entraînent Joseph et sa femme Alice dans un univers dont ils ignoraient jusque-là les règles.

Autour d’eux gravitent JP, Mila et Gigi, personnages qui contribuent à faire basculer progressivement le récit dans une forme de folie collective. Graham Guit ne cherche pas véritablement la vraisemblance. Il préfère observer ce qui se produit lorsqu’un individu incapable de contrôler sa propre existence fait irruption dans celle, apparemment mieux organisée, de son entourage.

Le scénario fonctionne ainsi davantage par collisions que selon une progression classique. Les situations s’enchaînent, les personnages se croisent et les mauvaises décisions produisent presque systématiquement de nouvelles catastrophes. Cette écriture volontairement désordonnée donne au film son énergie, même si elle peut parfois créer une impression de dispersion.

Melvil Poupaud trouve en Valentin un personnage particulièrement réjouissant. Il en assume les contradictions sans chercher à le rendre artificiellement sympathique. Pathétique, séduisant, irresponsable et parfois touchant, Valentin possède cette capacité à entraîner tous ceux qui l’entourent dans sa propre fuite en avant.

Asia Argento s’intègre parfaitement à cet univers excessif. Sa présence apporte une énergie imprévisible qui correspond idéalement au ton recherché par Graham Guit. Marine Vacth joue davantage sur la retenue et offre un contrepoint nécessaire à cette galerie de personnalités explosives.

La mise en scène épouse cette agitation. Le film préfère le mouvement, les ruptures de ton et les changements de rythme à une narration parfaitement ordonnée. La comédie côtoie le drame familial, tandis qu’une forme de polar décalé semble régulièrement vouloir s’inviter dans l’histoire. Cette liberté constitue autant la qualité que la limite du projet.

Car Plus forts que le diable ne fonctionne pas toujours avec la même précision. Certaines digressions paraissent superflues et le goût du film pour l’excès peut parfois prendre le dessus sur ses personnages. Mais cette absence de sagesse possède aussi quelque chose de rafraîchissant dans un cinéma français souvent beaucoup plus balisé.

Derrière le chaos subsiste enfin une question plus intime : peut-on réellement revenir dans la vie de quelqu’un après vingt ans d’absence ? Le film ne cherche heureusement aucune réponse facile. Valentin ne peut effacer le passé simplement parce qu’il décide soudainement de redevenir père.

Imparfait mais réjouissant dans ses meilleurs moments, Plus forts que le diable est une comédie noire familiale qui préfère le chaos à la bienséance. Graham Guit dirige un Melvil Poupaud particulièrement inspiré et retrouve chez Asia Argento une partenaire idéale pour cet univers excessif. Un film libre, parfois désordonné, souvent imprévisible, mais suffisamment singulier pour ne jamais laisser indifférent.

Sukkwan Island De Vladimir de Fontenay | Par Vladimir de Fontenay Avec Swann Arlaud, Woody Norman, Alma Pöysti

Tom emmène son fils de treize ans vivre une année sur une île isolée dans le Grand Nord. Ce retour à la vie sauvage au cœur d’une nature majestueuse leur permet de se retrouver. Mais les conditions extrêmes et l’isolement mettent leur relation à l’épreuve.

Vladimir de Fontenay adapte le roman de David Vann en privilégiant une approche intime et dépouillée, portée par la relation fragile entre un père et son fils. Tom décide d’emmener son garçon de treize ans vivre pendant une année sur une île isolée du Grand Nord. Loin de la civilisation et du quotidien, il espère que cette expérience leur permettra de se rapprocher et de retrouver quelque chose qu’ils semblent avoir perdu.

Le décor est immédiatement saisissant. Face à une nature immense et majestueuse, les deux personnages paraissent minuscules. L’île devait être un refuge, presque une promesse de nouveau départ, mais l’isolement transforme progressivement cette expérience en véritable épreuve. Le froid, les difficultés matérielles et l’absence de contact avec le monde extérieur font disparaître les échappatoires habituelles.

Il ne reste bientôt plus qu’un père et son fils face à eux-mêmes.

C’est dans cette confrontation que le film trouve sa force. Tom veut reconstruire une relation, mais partir au bout du monde ne suffit pas à effacer les blessures ni les incompréhensions. Plus les conditions deviennent difficiles, plus les fragilités de chacun apparaissent. La nature ne répare rien par magie : elle oblige simplement les personnages à affronter ce qu’ils auraient peut-être préféré éviter.

Swann Arlaud apporte à Tom une vulnérabilité particulièrement intéressante. Derrière la volonté du père de reprendre le contrôle se dessine un homme beaucoup moins solide qu’il ne voudrait le montrer. Face à lui, Woody Norman incarne avec justesse un adolescent partagé entre l’attachement qu’il porte encore à son père et les tensions provoquées par cette situation extrême.

Vladimir de Fontenay utilise intelligemment les paysages du Grand Nord. Ils ne constituent jamais un simple décor spectaculaire. L’immensité extérieure contraste constamment avec l’enfermement psychologique des personnages. Plus l’espace autour d’eux semble infini, plus leur relation paraît étouffante.

Le film interroge également le fantasme du retour à une vie sauvage. Quitter la société, se débarrasser du superflu et recommencer ailleurs peut sembler séduisant. Mais l’isolement ne fait pas disparaître les problèmes que l’on emporte avec soi. Au contraire, il peut les rendre impossibles à ignorer.

La mise en scène prend le temps d’installer cette tension et de laisser les silences occuper une place importante. Le danger ne vient pas uniquement des conditions climatiques ou de l’environnement hostile : il naît aussi de ce qui se joue entre ces deux êtres incapables de toujours trouver les mots pour se comprendre.

Sukkwan Island devient alors moins un récit de survie traditionnel qu’un drame familial sous tension, où survivre signifie également préserver un lien qui menace de se briser.

Un film âpre, sensible et profondément humain, porté par ses interprètes et par une nature aussi magnifique qu’impitoyable. Une expérience de survie qui se transforme progressivement en confrontation intime entre un père, son fils et tout ce qu’ils n’ont jamais réussi à se dire.

Sous la brume de Yann Bécu

Imaginez une technologie capable de repêcher des sons dans les Objets du passé…

Yann Bécu part d’une idée de science-fiction particulièrement fascinante : et si les objets conservaient les sons du passé ? En 2090, cette hypothèse est devenue réalité grâce à une technologie capable de récupérer les voix et les bruits emprisonnés dans des objets anciens. Papyrus, céramiques et poteries deviennent alors de véritables archives sonores, capables de bouleverser notre connaissance de l’Histoire.

Les possibilités sont vertigineuses. On pourrait entendre les ouvriers chargés d’acheminer les pierres destinées à la pyramide de Khéops, découvrir comment parlaient réellement les Romains ou encore retrouver les derniers murmures des habitants de Pompéi avant l’éruption du Vésuve. Yann Bécu exploite ainsi un fantasme extraordinaire pour les historiens : ne plus seulement interpréter les traces du passé, mais pouvoir véritablement les écouter.

L’idée est d’autant plus passionnante qu’elle permettrait de faire entendre ceux qui ont rarement laissé de traces écrites. L’Histoire pourrait soudain retrouver les voix d’hommes et de femmes ordinaires, loin des grands personnages auxquels les récits historiques accordent traditionnellement le premier rôle.

Mais cette découverte extraordinaire possède évidemment son revers. Que devient la notion de secret lorsque des paroles que l’on croyait disparues peuvent être récupérées des décennies ou des siècles plus tard ? Et sommes-nous réellement prêts à entendre tout ce que le passé pourrait révéler ?

Le roman bascule alors progressivement vers le thriller. Derrière l’émerveillement scientifique apparaît une menace, tandis qu’un terrible secret semble entourer cette invention. Certaines découvertes pourraient résoudre des énigmes historiques, mais d’autres seraient capables de remettre en question des vérités, des croyances ou des récits établis depuis des générations.

Yann Bécu interroge ainsi notre rapport à la connaissance et aux progrès technologiques. Faut-il nécessairement chercher à tout savoir simplement parce que nous en avons désormais les moyens ? Une question très contemporaine qui donne davantage de profondeur à l’intrigue.

L’Histoire, la science-fiction et le suspense se mêlent avec efficacité autour d’un concept immédiatement séduisant. Chaque objet devient potentiellement un témoin silencieux et chaque vestige une porte ouverte vers une époque disparue. Une formidable promesse qui peut aussi se transformer en véritable menace lorsque certaines voix recommencent à parler.

Un roman d’anticipation original et captivant, porté par une idée aussi séduisante qu’inquiétante, qui donne envie d’écouter le passé tout en nous faisant comprendre que certaines vérités auraient peut-être dû rester sous la brume.

Éditeur ‏ : ‎ Pocket Date de publication ‏ : ‎ 27 août 2026 Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 576 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2266361554 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2266361552

Les Âmes de feu de Annie Francé-Harrar

Achat : https://amzn.to/3SPc7nU

Une redécouverte exceptionnelle du matrimoine science-fictif visionnaire et d’une grande modernité !

Annie Francé-Harrar signe dès 1920 un roman d’anticipation d’une étonnante modernité, dans lequel les conséquences de la destruction des sols et de l’environnement menacent directement la survie du vivant. Resté inédit en France pendant plus d’un siècle, ce texte impressionne aujourd’hui par la justesse de certaines de ses intuitions et rappelle combien les préoccupations écologiques étaient déjà présentes dans une partie de la littérature scientifique et fictionnelle du début du XXe siècle. Scientifique allemande, Annie Francé-Harrar imagine un monde où l’activité humaine a profondément perturbé les équilibres naturels. À travers les recherches d’Henrik, elle décrit notamment la disparition progressive des micro-organismes indispensables à la fertilité des sols. Autour des grandes métropoles et des zones industrielles, la terre perd peu à peu sa capacité à transformer la matière organique et à nourrir les plantes. La catastrophe se diffuse alors dans toute la chaîne du vivant. Détruire le sol revient finalement à détruire les conditions mêmes de notre existence. C’est probablement ce qui rend le roman aussi troublant à lire aujourd’hui. Annie Francé-Harrar ne se contente pas d’imaginer une catastrophe spectaculaire : elle s’intéresse aux mécanismes invisibles qui la rendent possible. L’effondrement commence sous nos pieds, à une échelle presque imperceptible, avant d’atteindre les végétaux, les animaux puis les êtres humains. Face à ce monde dégradé, l’humanité tente de se protéger grâce à la technologie. Air purifié, habitats isolés et nourriture artificielle permettent à certains de survivre quelque temps dans un environnement devenu hostile. Mais cette illusion de maîtrise soulève une question essentielle : peut-on réellement s’extraire de la nature après avoir détruit les écosystèmes dont nous dépendons ? Le texte prend alors une dimension presque vertigineuse. Ce qui pouvait relever de la pure anticipation en 1920 résonne aujourd’hui avec nos inquiétudes autour de l’épuisement des sols, de la pollution, de la disparition des espèces et du dérèglement climatique. La force du roman tient justement à cette capacité à relier science et fiction sans sacrifier l’une à l’autre. Annie Francé-Harrar utilise ses connaissances pour construire un imaginaire dans lequel l’écologie n’est pas un simple décor, mais le cœur même du récit. Cette redécouverte possède également une véritable importance littéraire. Elle permet de remettre en lumière une voix féminine longtemps absente de notre histoire de la science-fiction, alors même que son œuvre interrogeait déjà avec une remarquable lucidité les conséquences de notre modèle de développement. Plus d’un siècle après son écriture, le roman conserve ainsi une puissance particulière : non parce qu’il aurait prédit exactement notre présent, mais parce qu’il avait compris très tôt la fragilité des équilibres naturels et l’interdépendance entre l’être humain et son environnement. Une redécouverte fascinante du matrimoine science-fictif, à la fois roman d’anticipation, réflexion scientifique et avertissement écologique. Un texte centenaire dont certaines préoccupations semblent avoir été écrites pour notre époque

Éditeur ‏ : ‎ Pocket Date de publication ‏ : ‎ 20 août 2026 Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 240 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2266355635 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2266355636