Mémoire de fille De Judith Godrèche | Par Judith Godrèche Avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy

Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.

Mémoire de fille aborde Annie Ernaux par l’un des mouvements essentiels de son œuvre : revenir vers celle que l’on a été pour tenter de comprendre ce que le temps n’a jamais véritablement effacé. Judith Godrèche transforme cette exploration autobiographique en un film sur la mémoire, le corps et les traces laissées par une expérience dont la signification ne cesse d’évoluer au fil des années.

Annie Ernaux retourne à Rouen pour une signature de son dernier ouvrage. La ville de son enfance agit immédiatement comme un déclencheur. Un vertige suffit pour abolir la distance entre présent et passé et la ramener à l’été 1958.

Elle redevient alors cette jeune fille découvrant le désir, le regard des autres et une première expérience sexuelle dont l’onde de choc accompagnera durablement son existence.

Judith Godrèche ne traite pas ce souvenir comme un simple épisode biographique. Toute la force du récit vient au contraire de la distance qui sépare l’événement de celle qui tente, des décennies plus tard, de le regarder. Que savait la jeune fille de 1958 ? Que pouvait-elle comprendre de ce qui lui arrivait ? Et comment raconter aujourd’hui une expérience dont les conséquences n’ont été identifiées que bien plus tard ?

Le film s’installe dans cet espace incertain entre le souvenir et sa reconstruction.

Tess Barthélemy porte cette jeunesse avec une fragilité qui n’exclut jamais le désir. Son personnage n’est pas présenté uniquement à travers ce qui va lui arriver. Elle existe d’abord comme une jeune femme qui veut vivre, être regardée, aimer et découvrir un monde dont elle ne maîtrise pas encore les règles.

Cette nuance est fondamentale. Elle permet d’éviter une relecture simplificatrice du passé et restitue au personnage la complexité de ses émotions : l’attirance peut coexister avec la honte, l’enthousiasme avec le malaise et le désir avec une expérience qui laissera pourtant une blessure profonde.

Valérie Dréville apporte une autre temporalité au récit. La femme qui se souvient ne possède évidemment plus le même regard que la jeune fille. Entre elles existe toute une vie, mais également l’écriture, qui devient une manière de retourner vers ce passé sans prétendre pouvoir totalement le réparer.

Maïwène Barthélemy complète ce jeu de correspondances féminines où les âges semblent parfois dialoguer davantage qu’ils ne se succèdent.

Judith Godrèche privilégie une mise en scène intime. Le corps occupe une place centrale, mais jamais comme simple objet de regard. Il est celui qui éprouve, conserve et parfois rappelle ce que l’esprit avait tenté d’organiser autrement. Le vertige initial devient ainsi particulièrement significatif : avant même que le souvenir ne revienne clairement, le corps, lui, semble déjà savoir.

La réalisatrice travaille également la fragmentation. Les souvenirs ne surgissent pas nécessairement dans l’ordre. Une sensation, un lieu, une phrase ou un visage peuvent faire apparaître une image ancienne. Le passé n’est donc pas reconstitué comme une vérité parfaitement accessible mais comme quelque chose que le présent tente continuellement de saisir.

Cette approche rejoint naturellement la puissance du texte d’Annie Ernaux. L’enjeu n’est pas seulement de raconter ce qui s’est produit pendant cet été 1958, mais de comprendre pourquoi cette jeune fille est longtemps devenue presque étrangère à la femme qui écrit sur elle.

Le film trouve alors une dimension universelle derrière l’expérience singulière. Nous regardons tous notre passé avec des mots et une conscience que nous ne possédions pas lorsque nous le vivions. Certaines expériences changent ainsi de signification à mesure que nous changeons nous-mêmes.

L’adaptation court parfois le risque d’expliciter par l’image ce que l’écriture pouvait laisser dans une forme d’incertitude. Mais Judith Godrèche évite généralement l’illustration littérale et préfère travailler les sensations, les regards et les silences.

Mémoire de fille devient finalement moins un récit sur le souvenir qu’un film sur la possibilité de se réapproprier sa propre histoire. Revenir vers la jeune fille de 1958 ne signifie pas la juger avec les connaissances d’aujourd’hui. Il s’agit plutôt de parvenir enfin à la regarder sans détourner les yeux.

Délicat, douloureux et profondément incarné, Mémoire de fille trouve dans le cinéma un prolongement sensible à l’exploration autobiographique d’Annie Ernaux. Judith Godrèche filme moins un événement que sa persistance : la manière dont une nuit peut continuer à traverser un corps et une existence des décennies plus tard. Tess Barthélemy apporte une remarquable complexité à cette jeune fille qui refuse d’être réduite à ce qu’elle subit. Un film sur la mémoire et la réappropriation de soi, où revenir vers celle que l’on était devient peut-être la dernière manière de ne plus l’abandonner.

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