La Vie, impair et passe de Jean-Michel Guenassia

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À cause d’un stupide quiproquo, Dany, fils et petit-fils de forains, se retrouve un jour abandonné par sa communauté. Grâce à cette mésaventure originelle, il atterrit chez Lucy et son compagnon, Hector, un braqueur mélancolique passionné d’opéra. Son existence en sera définitivement chamboulée, comme celles de tous les protagonistes de cette histoire menée tambour battant.

Jean-Michel Guenassia signe un roman généreux, foisonnant et profondément humain, de ceux dans lesquels on entre presque par hasard avant de s’attacher à des personnages que l’on quitte avec difficulté.

Tout commence par un quiproquo. Dany, fils et petit-fils de forains, se retrouve abandonné par sa communauté. Un accident de parcours qui aurait pu n’être qu’une mauvaise plaisanterie du destin, mais qui va complètement bouleverser son existence. Il rencontre Lucy et Hector, un braqueur mélancolique passionné d’opéra, et entre dans un nouvel univers où chacun semble porter ses blessures, ses secrets et ses rêves contrariés.

À partir de cette situation, l’auteur construit une véritable fresque romanesque dans laquelle les trajectoires se croisent, s’éloignent et finissent parfois par se retrouver. De la fête foraine au casino de Sète, de la prison de Fleury-Mérogis au couvent des clarisses, les décors se succèdent sans jamais faire oublier ce qui constitue la véritable richesse du récit : ses personnages.

Dany, Hector, Lucy et tous ceux qui gravitent autour d’eux ne sont jamais de simples silhouettes destinées à faire avancer l’intrigue. Chacun possède sa voix, ses failles, ses contradictions et sa manière d’affronter ce que la vie lui impose. Le choix de faire circuler la narration entre plusieurs protagonistes apporte une belle ampleur à l’ensemble et permet de découvrir progressivement les événements sous des regards différents.

Une question traverse tout le roman : quelle place le hasard occupe-t-il dans une existence ? Une rencontre, un malentendu, une décision prise quelques secondes trop tôt ou trop tard peuvent suffire à modifier toute une trajectoire. La vie ressemble ici à un lancer de dés dont personne ne maîtrise véritablement le résultat.

Mais le récit ne se réduit jamais à une succession de coïncidences. Derrière les coups du sort apparaissent surtout des êtres qui tentent de composer avec les cartes qui leur ont été distribuées. Certains se trompent, d’autres aiment maladroitement, chutent ou essaient simplement de recommencer. C’est précisément dans leurs imperfections que le livre trouve une grande partie de son humanité.

Le récit avance avec une énergie remarquable. Les péripéties s’enchaînent, les rencontres se multiplient et les destins se répondent dans une construction qui assume pleinement son goût pour le romanesque. Il y a quelque chose du grand feuilleton populaire dans cette manière de raconter : des rebondissements, des amours contrariées, des séparations, des retrouvailles et ces fameux hasards qui viennent régulièrement redistribuer les cartes.

Derrière cette abondance se dégage pourtant une vraie tendresse. Jean-Michel Guenassia regarde ses personnages avec leurs erreurs et leurs fragilités sans chercher à les juger. Même les trajectoires les plus cabossées conservent leur part de lumière et la possibilité, parfois infime, d’une seconde chance.

Le mélange des tonalités fonctionne particulièrement bien. Le roman peut être drôle puis mélancolique quelques pages plus tard, léger avant de devenir beaucoup plus grave. L’auteur passe naturellement d’un registre à l’autre et donne à son histoire un sentiment de mouvement permanent qui ressemble finalement beaucoup à la vie elle-même.

On tourne les pages avec cette envie très simple de savoir ce que vont devenir ces personnages. Non pas uniquement parce que l’intrigue multiplie les rebondissements, mais parce qu’ils finissent véritablement par nous importer.

Une fresque vivante, généreuse et populaire au meilleur sens du terme, portée par une galerie de personnages attachants. Un très beau roman sur le hasard, les rencontres, les occasions manquées et les secondes chances, qui rappelle que nous ne choisissons pas toujours le résultat du lancer de dés, mais que nous pouvons encore décider de ce que nous ferons une fois les dés retombés.

Éditeur ‏ : ‎ Albin Michel Date de publication ‏ : ‎ 19 août 2026 Édition ‏ : ‎ 1er Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 384 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 222650513X ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2226505132

Les Infos Interdites de Mortelle Adèle de Mr Tan (Auteur), Diane Le Feyer (Illustrations)

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La soupe fait-elle vraiment grandir ? Et les carottes ont-elles vraiment le pouvoir de rendre plus aimable ? Peut-on rester coincé en faisant une grimace ? Dans cet ouvrage INTERDIT AUX PARENTS, Mortelle Adèle est bien décidée à trouver la vérité qui se cache derrière ces phrases que tous les enfants entendent de la part des adultes !

Mortelle Adèle revient avec un ouvrage aussi drôle qu’intelligent, dans lequel elle s’attaque cette fois à toutes ces petites phrases que les adultes répètent aux enfants depuis des générations.

La soupe fait-elle vraiment grandir ? Les carottes rendent-elles plus aimable ? Peut-on réellement rester coincé après avoir fait une grimace ? Et pourquoi entend-on toujours « c’est pas Versailles ici » lorsqu’une lumière reste allumée ?

Autant de grandes questions auxquelles notre héroïne compte bien apporter des réponses, car il est évidemment hors de question pour elle de croire les adultes sur parole.

À travers une vingtaine de thèmes du quotidien, Mr Tan utilise l’humour et l’irrévérence caractéristiques de son personnage pour proposer aux jeunes lecteurs une véritable initiation à l’esprit critique. Derrière les situations farfelues et les raisonnements délicieusement absurdes se cache en effet un propos particulièrement pertinent : apprendre à questionner ce que l’on entend, chercher à comprendre d’où vient une affirmation et ne pas considérer une information comme vraie simplement parce qu’elle est répétée depuis longtemps.

L’idée fonctionne parfaitement avec Mortelle Adèle, dont le tempérament curieux, insolent et réfractaire aux conventions fait merveille dans ce rôle d’enquêtrice.

Le livre réussit surtout à transmettre son message sans jamais devenir scolaire ou moralisateur. On rit avant tout, et c’est justement par l’humour que les différentes informations sont assimilées naturellement.

Les illustrations de Diane Le Feyer apportent beaucoup à cette réussite grâce à leur énergie, leur expressivité et leur sens du rythme. Chaque sujet devient une petite enquête que l’on peut découvrir indépendamment des autres, ce qui rend la lecture particulièrement agréable et accessible.

L’ouvrage estampillé « INTERDIT AUX PARENTS » devrait d’ailleurs provoquer quelques discussions en famille, tant certaines expressions rappelleront aux adultes leur propre enfance. Beaucoup découvriront qu’ils répètent parfois exactement les mêmes phrases que leurs parents avant eux, sans forcément s’être demandé si elles avaient le moindre fondement.

Sous son apparente légèreté, le livre aborde donc un sujet essentiel à une époque où les enfants sont confrontés très tôt à une quantité considérable d’informations. Il ne leur apprend pas à se méfier systématiquement des adultes, mais plutôt à conserver leur curiosité, à poser des questions et à chercher des réponses.

Une démarche aussi simple que précieuse, portée par l’humour mordant et l’univers immédiatement reconnaissable de Mortelle Adèle.

Drôle, rythmé, ludique et intelligemment conçu, cet ouvrage parvient à divertir tout en donnant aux jeunes lecteurs quelques bons réflexes pour mieux décrypter ce qu’ils entendent.

Une très belle réussite qui prouve une nouvelle fois que Mortelle Adèle sait faire rire tout en abordant, mine de rien, des sujets beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraît.

Note : 4,5/5

Éditeur ‏ : ‎ Mr Tan & Co Date de publication ‏ : ‎ 20 août 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 104 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 249467879X ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2494678798

Insidious : l’invasion du lointain De Jacob Chase | Par Jacob Chase, David Leslie Johnson-McGoldrick Avec Amelia Eve, Island Austin, Lin Shaye

Insidious : L’Invasion du Lointain tente d’élargir la mythologie de la saga en modifiant profondément les règles qui entourent son territoire le plus emblématique. Le Lointain n’est désormais plus seulement un espace cauchemardesque que les personnages peuvent visiter : il menace directement de se déverser dans notre monde. Une évolution ambitieuse sur le papier, mais dont l’exploitation se révèle plus inégale à l’écran.

Gemma, jeune mère installée avec sa fille dans la maison de son enfance, découvre qu’elle possède la faculté de pénétrer dans le Lointain, ce purgatoire peuplé d’âmes perdues et d’entités malveillantes. Mais son pouvoir possède une particularité autrement plus inquiétante : elle peut également ramener certaines présences dans le monde réel. Lorsque les créatures comprennent les possibilités offertes par cette faculté, la frontière entre les deux dimensions commence dangereusement à disparaître.

Jacob Chase et David Leslie Johnson-McGoldrick proposent ainsi une idée susceptible de renouveler une franchise qui commençait à tourner autour de mécanismes familiers. Le problème vient surtout de son traitement. Après une première partie intrigante, le scénario revient progressivement aux recettes traditionnelles de la saga : apparitions soudaines, silhouettes dans l’obscurité, portes qui grincent et inévitables jump scares.

Jacob Chase connaît les mécanismes du cinéma horrifique et construit plusieurs séquences efficaces. La maison familiale, chargée de souvenirs, constitue un décor naturellement propice à l’angoisse. Pourtant, la mise en scène peine parfois à retrouver cette inquiétante simplicité qui faisait la force des premiers Insidious. Là où la suggestion pouvait suffire, ce nouvel épisode cherche régulièrement à montrer davantage.

Amelia Eve apporte néanmoins une vraie fragilité à Gemma. Son personnage permet au film de retrouver l’un des thèmes fondamentaux de la franchise : la famille confrontée à une menace surnaturelle qu’elle ne peut comprendre. Island Austin participe à cette dimension émotionnelle, tandis que Lin Shaye demeure une présence immédiatement associée à l’identité de la saga et apporte une continuité bienvenue à cet univers.

L’idée la plus intéressante reste cette inversion entre les deux mondes. Jusqu’ici, pénétrer dans le Lointain représentait le danger. Désormais, le véritable risque consiste à en ressortir accompagné. Le concept ouvre des possibilités particulièrement inquiétantes, notamment lorsque les démons comprennent qu’ils disposent potentiellement d’un passage vers notre réalité.

Malheureusement, le film n’exploite pas toujours pleinement cette excellente idée. À vouloir multiplier les manifestations surnaturelles, il finit par rendre le Lointain moins mystérieux et donc paradoxalement moins effrayant.

Une nouvelle incursion dans l’univers d’Insidious qui possède une excellente idée mais ne parvient pas totalement à en exploiter le potentiel. Quelques séquences fonctionnent, Lin Shaye reste une présence précieuse et l’élargissement de la mythologie intrigue, mais les jump scares et les mécanismes désormais bien connus de la franchise finissent par prendre le dessus sur la véritable peur. Un épisode correct, sans retrouver l’impact des meilleurs volets.

The Whisper Man De James Ashcroft | Par Ben Jacoby, Chase Palmer Avec Robert De Niro, Michelle Monaghan, Adam Scott

Un auteur de romans policiers veuf, dont le fils de 8 ans est enlevé, se tourne vers son père éloigné, un ancien détective de police à la retraite, pour obtenir de l’aide, mais découvre un lien avec une affaire vieille de plusieurs décennies impliquant un tueur en série condamné, connu sous le nom de The Whisper Man.

The Whisper Man s’inscrit dans la tradition du thriller criminel sombre où l’enquête policière se double d’un drame familial. James Ashcroft construit son film autour d’une disparition d’enfant, mais surtout autour de trois générations d’une même famille confrontées à un passé que personne n’est véritablement parvenu à enterrer. Adapté du roman d’Alex North, le récit trouve ainsi sa singularité dans la manière dont une ancienne affaire de tueur en série vient contaminer le présent.

Veuf et auteur de romans policiers, Tom tente d’élever seul son fils de huit ans lorsque celui-ci disparaît brutalement. Confronté à une situation que ses propres fictions ne peuvent évidemment l’aider à maîtriser, il se résout à solliciter son père, ancien détective désormais à la retraite, dont il s’est éloigné depuis longtemps. Les premiers éléments de l’enquête font bientôt apparaître des similitudes inquiétantes avec une affaire vieille de plusieurs décennies : celle d’un tueur en série surnommé « The Whisper Man ».

Le scénario de Ben Jacoby et Chase Palmer repose sur une mécanique familière — disparition, secrets enfouis, enquête ancienne et possible imitateur — mais trouve davantage d’intérêt dans les rapports entre ses personnages que dans la seule recherche du coupable. Le père et le fils sont contraints de travailler ensemble alors que leur relation demeure traversée par les blessures et les non-dits du passé.

Cette dimension donne au film une densité supplémentaire. Le « Whisper Man » devient progressivement plus qu’un simple criminel : il représente une peur transmise d’une génération à l’autre, une présence qui continue d’exister longtemps après la résolution supposée de l’affaire.

Robert De Niro trouve dans le rôle du policier retraité un registre parfaitement adapté à cette étape de sa carrière. Loin d’une performance démonstrative, il privilégie la fatigue, les silences et le poids des souvenirs. Son personnage donne au film une véritable gravité, particulièrement lorsque l’enquête actuelle commence à réveiller ses propres erreurs.

Adam Scott apporte une vulnérabilité intéressante au père confronté à la disparition de son enfant. Son personnage oscille entre culpabilité, panique et détermination, tandis que Michelle Monaghan contribue à maintenir l’équilibre d’un récit où l’enquête ne cesse de se rapprocher de la sphère intime.

James Ashcroft privilégie une atmosphère pesante plutôt qu’une accumulation d’effets horrifiques. Couloirs plongés dans la pénombre, chambres d’enfants, voix presque imperceptibles et espaces domestiques deviennent progressivement inquiétants. Le film comprend que le murmure suggéré par son titre est beaucoup plus efficace lorsqu’il demeure à la limite du perceptible.

Quelques mécanismes du thriller restent conventionnels et les amateurs du genre pourront anticiper certaines révélations. Mais la mise en scène suffisamment maîtrisée et la dimension familiale permettent au récit de conserver sa tension.

Sombre, oppressant et porté par un Robert De Niro tout en retenue, The Whisper Man dépasse progressivement les conventions du thriller consacré aux tueurs en série pour devenir une histoire de culpabilité, de filiation et de traumatismes transmis. James Ashcroft privilégie l’atmosphère et la tension psychologique au spectaculaire, donnant à cette disparition d’enfant une inquiétante dimension intime.

Mutiny De Jean-François Richet | Par Lindsay Michel, J.P. Davis Avec Jason Statham, Annabelle Wallis, Roland Møller

Cole Reed, ancien agent des forces spéciales reconverti en chef de sécurité, est accusé à tort du meurtre de son patron. Remontant le fil de la machination dont il est victime, il se retrouve piégé à bord d’un porte-conteneurs dont l’équipage est composé de mercenaires. En haute mer, Reed ne pourra compter sur aucune aide…

Mutiny réunit deux spécialistes du cinéma d’action contemporain : Jean-François Richet derrière la caméra et Jason Statham devant. Le résultat assume pleinement sa nature de thriller musclé et resserré, reposant sur une mécanique éprouvée : un homme accusé à tort, isolé de tout soutien et contraint d’affronter seul une armée de mercenaires. Une formule classique, mais dont l’efficacité dépend précisément de la manière dont elle est exécutée.

Cole Reed, ancien membre des forces spéciales devenu responsable de la sécurité d’un puissant homme d’affaires, voit son existence basculer lorsqu’il est accusé du meurtre de son employeur. Comprenant rapidement qu’il est victime d’une machination, Reed tente d’en identifier les responsables. Son enquête le conduit à bord d’un porte-conteneurs en pleine mer, où il découvre que l’équipage est constitué de mercenaires. Sans possibilité de fuite ni renfort extérieur, il ne lui reste qu’une solution : reprendre le contrôle du navire et comprendre pourquoi on cherche à le faire disparaître.

Le scénario de Lindsay Michel et J.P. Davis ne cherche pas à révolutionner le genre. Conspiration, ancien soldat surentraîné, faux coupable et adversaires lourdement armés appartiennent à un imaginaire largement balisé. Mutiny en est parfaitement conscient et préfère privilégier l’efficacité plutôt que de chercher artificiellement l’originalité.

Le porte-conteneurs constitue à ce titre une excellente idée de décor. Ses coursives étroites, ses salles techniques et ses immenses empilements de conteneurs transforment progressivement le navire en labyrinthe industriel. Jean-François Richet exploite intelligemment cette géographie pour varier les affrontements et maintenir une impression permanente d’enfermement malgré l’immensité de l’océan.

Jason Statham évolue évidemment en terrain connu. Cole Reed correspond parfaitement à cette figure d’homme taciturne, méthodique et physiquement redoutable qu’il maîtrise depuis longtemps. L’acteur ne cherche pas à réinventer son registre, mais sa présence et son efficacité dans les scènes d’action suffisent largement à porter le film.

Annabelle Wallis apporte une présence bienvenue dans un récit très masculin, tandis que Roland Møller possède la carrure et l’intensité nécessaires pour donner une véritable opposition physique au personnage principal.

Richet fait surtout la différence dans sa manière de filmer l’action. Les combats restent lisibles, brutaux et relativement directs. Plutôt que de multiplier les effets numériques, la réalisation privilégie l’impact physique et exploite efficacement les contraintes du décor maritime. Plusieurs confrontations possèdent ainsi cette sécheresse qui convient parfaitement à Statham.

La principale limite reste donc sa prévisibilité. On devine rapidement certaines étapes de la machination et les personnages secondaires auraient mérité davantage d’épaisseur. Mais Mutiny ne promet jamais davantage qu’un solide thriller d’action.

Musclé, tendu et sans véritable temps mort, Mutiny ne réinvente absolument rien mais maîtrise parfaitement les règles du genre. Jean-François Richet transforme son porte-conteneurs en efficace terrain de chasse et offre à Jason Statham un rôle taillé sur mesure. Du cinéma d’action à l’ancienne, direct et généreux, qui remplit efficacement son contrat.

Fjord De Cristian Mungiu | Par Cristian Mungiu Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed

Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.

Fjord retrouve ce qui fait la force du cinéma de Cristian Mungiu : partir d’une situation familiale en apparence circonscrite pour mettre progressivement à nu les contradictions d’une société entière. Le réalisateur roumain construit ici un drame moral d’une grande rigueur, où une suspicion de violences éducatives suffit à fragiliser les relations entre deux familles et à faire surgir des questions beaucoup plus vastes sur la religion, l’intégration et la frontière entre respect des différences culturelles et protection de l’enfant.

Les Gheorghiu, couple roumano-norvégien profondément croyant, viennent s’installer dans un village isolé au bord d’un fjord. Leur intégration semble d’abord naturelle. Ils se rapprochent des Halberg et les enfants des deux familles deviennent rapidement inséparables, malgré des modèles éducatifs sensiblement différents. Cet équilibre vole en éclats lorsque des membres du corps enseignant découvrent des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu.

À partir de cet événement, Mungiu refuse intelligemment la mécanique d’une enquête traditionnelle. La question n’est pas seulement de déterminer l’origine des blessures, mais d’observer ce que le soupçon produit sur ceux qui entourent l’enfant. Les regards changent, les conversations deviennent plus prudentes et des comportements jusque-là considérés comme relevant de la sphère privée sont soudainement réinterprétés.

La grande qualité du scénario tient à son refus du confort moral. Fjord ne cherche pas à distribuer immédiatement les rôles entre coupables et innocents. Le cinéaste confronte au contraire plusieurs conceptions de la famille, de l’autorité et de l’éducation, tout en maintenant une ligne essentielle : derrière les débats culturels ou religieux demeure la nécessité de protéger les enfants.

Sebastian Stan trouve ici un registre particulièrement intéressant, très éloigné du spectaculaire. Son jeu contenu accompagne parfaitement un personnage soumis au jugement croissant de son entourage. Renate Reinsve confirme de son côté sa remarquable capacité à faire exister les contradictions d’un personnage par de simples regards ou changements d’attitude. Lisa Carlehed participe pleinement à cet équilibre où personne ne semble pouvoir rester extérieur au conflit.

Cristian Mungiu conserve une mise en scène austère, précise, attentive aux silences et aux conversations en apparence anodines. Le décor majestueux du fjord produit un contraste saisissant : derrière la beauté et le calme des paysages se développe une tension sociale de plus en plus étouffante. L’isolement géographique renforce également l’impression d’une communauté où chacun observe les autres et où une rumeur peut rapidement modifier la place d’une famille entière.

Le rythme volontairement mesuré demande une certaine disponibilité. Mungiu ne recherche ni le suspense artificiel ni les confrontations spectaculaires. Il préfère laisser le malaise s’installer et contraindre le spectateur à examiner ses propres certitudes.

Rigoureux, inconfortable et remarquablement interprété, Fjord transforme un drame familial en réflexion complexe sur l’éducation, la religion, l’intégration et le jugement collectif. Cristian Mungiu refuse les réponses faciles et signe un film moralement exigeant dont la tension naît précisément de cette impossibilité de regarder la situation d’un seul point de vue.

La fin d’Oak Street De David Robert Mitchell | Par David Robert Mitchell Avec Anne Hathaway, Ewan McGregor, Maisy Stella Titre original The End Of Oak Street

Suite à un étrange événement cosmique, le quartier d’Oak Street se retrouve transporté en un lieu mystérieux. Les Platt, qui ne reconnaissent plus leur environnement familier, ne tardent pas à comprendre qu’il leur faut absolument rester unis s’ils veulent s’en sortir…

La Fin d’Oak Street prolonge le goût de David Robert Mitchell pour les récits où l’inquiétude naît moins de ce qui est montré que de l’impossibilité de comprendre ce qui se déroule. Le réalisateur transforme cette fois un paisible quartier résidentiel en territoire inconnu, utilisant un phénomène cosmique comme point de départ d’un thriller fantastique où la cellule familiale devient le dernier repère face à l’inexplicable.

Tout commence par une rupture brutale avec la normalité. À la suite d’un mystérieux événement cosmique, Oak Street et ses habitants se retrouvent transportés dans un environnement dont ils ignorent tout. Les maisons sont toujours là, les objets familiers également, mais le monde qui les entourait semble avoir disparu. Pour la famille Platt, l’incompréhension laisse rapidement place à une nécessité beaucoup plus immédiate : comprendre les règles de ce nouvel espace et survivre.

Le scénario écrit par David Robert Mitchell exploite intelligemment cette perte de repères. Plutôt que de multiplier immédiatement les explications scientifiques, le film privilégie le point de vue de personnages incapables de déterminer où ils se trouvent, pourquoi ils ont été déplacés et surtout ce qui existe désormais au-delà de leur rue.

Cette incertitude constitue le principal moteur du suspense. Chaque exploration peut révéler une nouvelle menace tandis que l’environnement quotidien devient progressivement étranger. Mitchell retrouve ainsi ce qu’il maîtrise particulièrement bien : installer le malaise dans des espaces apparemment ordinaires et laisser l’imagination du spectateur travailler avant de dévoiler la véritable nature du danger.

Anne Hathaway apporte une intensité émotionnelle importante au récit. Face à elle, Ewan McGregor incarne efficacement cette volonté de préserver une forme de rationalité alors que les certitudes disparaissent les unes après les autres. Maisy Stella complète cette dynamique familiale et permet au film de ne jamais perdre de vue les conséquences humaines de son dispositif fantastique.

La réussite du film tient également à son atmosphère. L’espace résidentiel, symbole habituel de sécurité, devient une frontière. Une rue, quelques maisons et des jardins suffisent à provoquer une véritable sensation d’enfermement. La mise en scène joue sur les perspectives, les silences et la présence inquiétante de cet ailleurs pour créer une étrangeté presque permanente.

Derrière son concept de science-fiction se dessine progressivement une réflexion plus intime. Lorsque tous les repères extérieurs disparaissent, que reste-t-il d’une famille ? Les rancœurs et les non-dits ne s’effacent pas simplement parce qu’une catastrophe survient. Au contraire, l’isolement les exacerbe, faisant de la nécessité de « rester unis » bien davantage qu’une formule de film de survie.

Le récit se montre parfois volontairement opaque et cette manière de retarder les réponses pourra dérouter. Mais La Fin d’Oak Street gagne précisément à ne pas tout expliquer immédiatement.

Étrange, inquiétant et visuellement maîtrisé, La Fin d’Oak Street transforme une catastrophe cosmique en expérience profondément intime. David Robert Mitchell signe un thriller de science-fiction où l’inconnu compte autant que les fractures familiales, porté par une atmosphère fascinante et un solide trio formé par Anne Hathaway, Ewan McGregor et Maisy Stella.

Tombé du ciel De Mohamed Hamidi | Par Ilyes Djadel, Mathieu Oullion Avec Ilyes Djadel, Josiane Balasko, Fred Testot

Ilyes mène une vie joyeuse dans la banlieue de Roubaix. Seul problème : le bac.

Tombé du ciel s’inscrit dans la tradition de la comédie sociale française en faisant du choc des cultures le moteur d’un récit initiatique sur les préjugés, l’échec scolaire et la possibilité de trouver sa place là où on ne l’attendait pas. Mohamed Hamidi privilégie une approche populaire et accessible, portée par l’énergie d’Ilyes Djadel et une galerie de personnages qui permettent progressivement au film de dépasser sa mécanique comique.

À Roubaix, Ilyes mène une existence plutôt insouciante, à une exception près : le baccalauréat. Après deux échecs, cette nouvelle tentative représente sa dernière chance de décrocher le diplôme et, surtout, de rendre ses parents fiers. Mais lorsqu’un incendie éclate pendant un bac blanc, il est accusé d’en être responsable et exclu de son établissement.

La seule solution qui s’offre alors à lui se trouve à des centaines de kilomètres de son quotidien : Saint-Albert-le-Grand, pensionnat catholique installé en Bourgogne. Changement de décor, de règles et de fréquentations. Celui qui pensait connaître les autres découvre rapidement qu’il possède lui-même quelques certitudes à déconstruire.

Le scénario cosigné par Ilyes Djadel et Mathieu Oullion repose naturellement sur cette confrontation. Les différences sociales, culturelles et religieuses alimentent une bonne partie des situations comiques, mais le film évite heureusement de s’en tenir à une simple opposition entre la banlieue et la province. Progressivement, les personnages découvrent qu’ils se connaissent beaucoup moins qu’ils ne le pensaient.

Ilyes Djadel apporte au personnage principal son sens du rythme et une spontanéité évidente. Son énergie fonctionne particulièrement bien dans les premières confrontations avec l’univers extrêmement codifié du pensionnat. Mais l’acteur sait également ralentir lorsque le récit abandonne momentanément la comédie pour aborder la peur de l’échec et le besoin de reconnaissance familiale.

Josiane Balasko apporte une présence immédiatement identifiable, entre autorité, ironie et humanité. Fred Testot s’intègre quant à lui efficacement dans cette comédie chorale où les personnages secondaires jouent un rôle important dans l’évolution d’Ilyes.

Mohamed Hamidi connaît parfaitement les mécanismes de la comédie populaire. La réalisation reste volontairement classique et privilégie les personnages, les dialogues et le rythme plutôt que les effets de mise en scène. Certains ressorts sont prévisibles et le film appuie parfois un peu trop clairement son message de tolérance, mais l’ensemble conserve une véritable sincérité.

Car derrière les différences culturelles, Tombé du ciel parle surtout de seconde chance. L’échec au bac, l’exclusion et l’arrivée au pensionnat constituent autant d’étapes permettant à Ilyes de reconsidérer son rapport aux études, à sa famille et aux autres.

Généreuse et sincère, cette comédie sociale ne bouleverse pas les codes du genre mais les utilise avec efficacité. Ilyes Djadel apporte beaucoup d’énergie à un récit qui trouve ses meilleurs moments lorsqu’il dépasse le simple choc des cultures pour parler d’échec, de transmission et de seconde chance. Un divertissement populaire sympathique, porté par une belle humanité.

La Nirvana De Hakim Bougheraba | Par Hakim Bougheraba, Ali Bougheraba Avec Ichem Bougheraba, Jean-Baptiste Brucker, Emma Smet

Jean, agriculteur en faillite, s’apprête à commettre l’irréparable quand Foued, jeune de cité en cavale, encastre son 4×4 rempli de cannabis dans sa grange, lui sauvant la vie. Paniqué, Jean brûle la voiture, détruisant la cargaison… Pour rembourser la dette de Foued et sauver la ferme de Jean, ils décident de cultiver du cannabis « bio » au milieu des chèvres et des champs.

La Nirvana assume d’emblée son goût pour la comédie populaire, celle qui provoque la rencontre de personnages que tout oppose avant de les condamner à faire équipe. Hakim Bougheraba part d’une situation volontairement improbable — un agriculteur ruiné et un jeune homme en cavale se lançant dans la culture de cannabis « bio » — pour construire une comédie sociale qui préfère l’énergie et la tendresse au réalisme.

Jean est agriculteur et ne voit plus aucune issue à ses difficultés financières. Au moment où il s’apprête à commettre l’irréparable, Foued surgit littéralement dans son existence en encastrant dans sa grange un 4×4 rempli de cannabis. Jean, pris de panique, détruit accidentellement la cargaison en brûlant le véhicule. Foued se retrouve alors avec une dette considérable tandis que la ferme de Jean reste menacée. Une solution aussi absurde qu’évidente finit par s’imposer : produire eux-mêmes la marchandise perdue.

Le scénario écrit par Hakim et Ali Bougheraba exploite efficacement cette association improbable. D’un côté, un agriculteur dépassé par une société qui semble ne plus avoir besoin de lui ; de l’autre, un jeune homme dont les choix l’ont conduit dans une situation tout aussi précaire. La culture clandestine devient le point de rencontre de deux formes de marginalité.

Le film trouve ses meilleurs moments dans cette confrontation entre deux univers. Les méthodes agricoles traditionnelles rencontrent les codes du trafic, les chèvres côtoient les plantations clandestines et la recherche d’une production prétendument artisanale et biologique fournit naturellement quelques-uns des gags les plus efficaces.

Ichem Bougheraba apporte à Foued une énergie qui correspond parfaitement au rythme recherché par le film. Face à lui, Jean-Baptiste Brucker joue davantage sur le décalage et la lassitude de cet agriculteur qui retrouve paradoxalement une raison d’avancer grâce à une entreprise totalement illégale. Emma Smet complète cette galerie de personnages et apporte une autre dynamique au récit.

Hakim Bougheraba ne cherche jamais à transformer son sujet en véritable chronique du monde agricole. Les difficultés économiques servent de point de départ à une mécanique comique qui assume ses excès, ses raccourcis et plusieurs situations franchement invraisemblables. Il faut donc accepter très rapidement les règles du jeu.

Sous la farce apparaît néanmoins un propos plus sensible sur la précarité, la solitude et la rencontre entre des individus qui n’auraient normalement aucune raison de se côtoyer. C’est cette dimension humaine qui permet à La Nirvana de ne pas reposer uniquement sur son idée de départ.

Sans révolutionner la comédie française, La Nirvana transforme son improbable trafic de cannabis « bio » en une comédie populaire sympathique et décomplexée. Le scénario force parfois le trait, mais le duo fonctionne et l’ensemble possède suffisamment d’énergie et de tendresse pour faire oublier ses invraisemblances. À prendre pour ce qu’il est : un divertissement généreux qui ne se prend jamais trop au sérieux.

Bombonera De Syrine Boulanouar | Par Syrine Boulanouar, Karim Boukercha Avec Soufiane Guerrab, Vimala Pons, Emma Boumali

Enzo, sans domicile, enchaîne les arnaques sur le dos de jeunes prodiges du ballon. Lors de la sélection des joueurs en vue d’un important tournoi de streetfoot dans son stade, il entrevoit un très grand potentiel en la personne de Lisa, 14 ans, jeune fille déterminée à devenir la première femme à jouer parmi des garçons…

Bombonera inscrit le film sportif dans une réalité sociale contemporaine où le football devient autant un moyen d’émancipation qu’un révélateur des inégalités. Pour son passage au long métrage, Syrine Boulanouar privilégie le streetfoot et ses terrains improvisés afin de raconter la rencontre entre deux personnages que tout semble opposer : un homme vivant d’expédients et une adolescente déterminée à bousculer les règles d’un univers encore largement masculin.

Enzo, sans domicile, survit grâce à différentes combines, notamment en profitant des rêves de jeunes footballeurs persuadés de pouvoir devenir professionnels. Lorsqu’il organise une sélection pour un important tournoi de streetfoot, il remarque Lisa, 14 ans. Son talent est évident, mais son ambition l’est davantage encore : elle veut devenir la première fille à s’imposer dans une équipe composée de garçons.

Cosigné par Syrine Boulanouar et Karim Boukercha, le scénario trouve son équilibre entre récit initiatique, chronique sociale et film sportif. Le parcours de Lisa permet naturellement d’interroger les préjugés qui continuent d’accompagner les filles dans certaines disciplines, mais le film évite de réduire son héroïne à un simple symbole. Elle possède ses contradictions, son caractère et surtout une détermination qui ne demande aucune validation extérieure.

La relation entre Lisa et Enzo constitue progressivement le véritable cœur du récit. Enzo commence par regarder les jeunes joueurs comme autant d’occasions de gagner quelques billets. La découverte du talent de l’adolescente vient ébranler ce cynisme de façade. Leur rapprochement permet au film d’aborder sans lourdeur la transmission, la confiance et la possibilité d’une seconde chance.

Soufiane Guerrab trouve en Enzo un personnage intéressant, situé constamment entre débrouillardise, fragilité et mauvaise foi. L’acteur évite d’en faire immédiatement une figure attachante et laisse son humanité apparaître progressivement. Face à lui, Emma Boumali impose une énergie et une spontanéité essentielles au personnage de Lisa.

Vimala Pons complète efficacement cette distribution et contribue à donner davantage de profondeur à un univers qui ne se limite jamais aux seuls terrains de football.

Syrine Boulanouar filme justement le streetfoot comme un espace de liberté. La caméra accompagne les corps, les accélérations et les confrontations sans chercher à transformer chaque match en démonstration spectaculaire. Le ballon devient surtout un langage commun entre des personnages issus d’horizons différents.

Quelques passages empruntent inévitablement aux conventions du film sportif : l’outsider que personne n’attend, les obstacles à surmonter, la compétition comme horizon dramatique. Bombonera parvient néanmoins à dépasser ces mécanismes grâce à ses personnages et à son ancrage social.

Énergique et généreux, Bombonera utilise intelligemment le streetfoot pour raconter une histoire d’émancipation et de transmission. Syrine Boulanouar signe un film populaire sans être simpliste, porté par un duo attachant et par une adolescente qui refuse que son genre détermine la place qu’elle peut occuper sur un terrain.