La Curieuse histoire des mots de JOSEPH FALZON / SEBASTIEN GRIMAUD (Auteur), Joseph Falzon (Dessins)

Dans le prolongement de son compte Instagram Étymocurieux, Sébastien Grimaud propose dans ce premier ouvrage un voyage captivant dans l’histoire des mots, alliant rigueur de l’étymologie, plaisir de la découverte et magie évocatrice du dessin.

Sébastien Grimaud et Joseph Falzon partent d’une idée aussi simple que réjouissante : les mots que nous employons chaque jour ont eux aussi une histoire. Certains ont voyagé pendant des siècles, changé de sens, traversé plusieurs langues ou connu des transformations étonnantes avant d’arriver dans nos conversations. La Curieuse histoire des mots propose justement de remonter leurs traces.

Dans le prolongement du compte Instagram Étymocurieux, l’ouvrage rend l’étymologie accessible sans la transformer en leçon académique. La linguistique devient ici une véritable enquête : derrière un terme apparemment banal peut se cacher une origine inattendue et, parfois, tout un morceau d’histoire.

C’est ce plaisir de la découverte qui porte l’album. Comprendre d’où vient un mot permet soudain de le regarder autrement. Notre vocabulaire apparaît comme le résultat d’innombrables rencontres entre les peuples, les époques et les cultures.

Le livre montre ainsi combien une langue est vivante. Le français que nous utilisons aujourd’hui n’est pas un ensemble figé : il s’est construit par emprunts, transformations et détournements successifs. Les influences anciennes côtoient des évolutions beaucoup plus récentes, rappelant que notre manière de parler continue elle aussi de changer.

Pour raconter cette histoire, l’ouvrage alterne textes illustrés et séquences de bande dessinée. Ce choix évite l’effet catalogue que pourrait facilement produire une succession d’étymologies. Chaque découverte devient une petite histoire que le dessin permet immédiatement de visualiser et de mémoriser.

Le travail graphique de Joseph Falzon joue donc un rôle essentiel. L’image ne se contente pas d’accompagner l’explication : elle prolonge le plaisir provoqué par les associations, les détours et parfois les absurdités magnifiques de l’évolution du langage. L’humour contribue lui aussi à rendre la lecture particulièrement fluide.

Cette approche permet surtout de s’adresser à un public beaucoup plus large que les seuls passionnés de linguistique. Il n’est pas nécessaire de connaître les mécanismes de formation d’une langue pour se laisser surprendre par les aventures d’un mot que l’on prononce depuis toujours sans jamais s’être demandé pourquoi il existe.

On peut ainsi parcourir l’album dans l’ordre ou simplement picorer quelques pages au gré de sa curiosité. Et c’est probablement l’un de ses plaisirs : après l’avoir refermé, on commence presque naturellement à regarder les mots ordinaires avec davantage d’attention.

La Curieuse histoire des mots rappelle finalement que notre vocabulaire constitue une immense mémoire collective. Chaque phrase que nous prononçons contient, sans que nous en ayons conscience, des traces de voyages, d’échanges et de siècles d’évolution.

Un album instructif, drôle et particulièrement accessible qui réussit à transmettre le plaisir de l’étymologie sans jamais prendre la forme d’un cours. Grâce aux textes de Sébastien Grimaud et aux dessins de Joseph Falzon, les mots cessent d’être de simples outils du quotidien pour devenir les personnages d’une histoire beaucoup plus mouvementée qu’on ne l’imaginait

Éditeur ‏ : ‎ CASTERMAN Date de publication ‏ : ‎ 30 septembre 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 128 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2203296585 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2203296589

Mémoire de fille De Judith Godrèche | Par Judith Godrèche Avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy

Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.

Mémoire de fille aborde Annie Ernaux par l’un des mouvements essentiels de son œuvre : revenir vers celle que l’on a été pour tenter de comprendre ce que le temps n’a jamais véritablement effacé. Judith Godrèche transforme cette exploration autobiographique en un film sur la mémoire, le corps et les traces laissées par une expérience dont la signification ne cesse d’évoluer au fil des années.

Annie Ernaux retourne à Rouen pour une signature de son dernier ouvrage. La ville de son enfance agit immédiatement comme un déclencheur. Un vertige suffit pour abolir la distance entre présent et passé et la ramener à l’été 1958.

Elle redevient alors cette jeune fille découvrant le désir, le regard des autres et une première expérience sexuelle dont l’onde de choc accompagnera durablement son existence.

Judith Godrèche ne traite pas ce souvenir comme un simple épisode biographique. Toute la force du récit vient au contraire de la distance qui sépare l’événement de celle qui tente, des décennies plus tard, de le regarder. Que savait la jeune fille de 1958 ? Que pouvait-elle comprendre de ce qui lui arrivait ? Et comment raconter aujourd’hui une expérience dont les conséquences n’ont été identifiées que bien plus tard ?

Le film s’installe dans cet espace incertain entre le souvenir et sa reconstruction.

Tess Barthélemy porte cette jeunesse avec une fragilité qui n’exclut jamais le désir. Son personnage n’est pas présenté uniquement à travers ce qui va lui arriver. Elle existe d’abord comme une jeune femme qui veut vivre, être regardée, aimer et découvrir un monde dont elle ne maîtrise pas encore les règles.

Cette nuance est fondamentale. Elle permet d’éviter une relecture simplificatrice du passé et restitue au personnage la complexité de ses émotions : l’attirance peut coexister avec la honte, l’enthousiasme avec le malaise et le désir avec une expérience qui laissera pourtant une blessure profonde.

Valérie Dréville apporte une autre temporalité au récit. La femme qui se souvient ne possède évidemment plus le même regard que la jeune fille. Entre elles existe toute une vie, mais également l’écriture, qui devient une manière de retourner vers ce passé sans prétendre pouvoir totalement le réparer.

Maïwène Barthélemy complète ce jeu de correspondances féminines où les âges semblent parfois dialoguer davantage qu’ils ne se succèdent.

Judith Godrèche privilégie une mise en scène intime. Le corps occupe une place centrale, mais jamais comme simple objet de regard. Il est celui qui éprouve, conserve et parfois rappelle ce que l’esprit avait tenté d’organiser autrement. Le vertige initial devient ainsi particulièrement significatif : avant même que le souvenir ne revienne clairement, le corps, lui, semble déjà savoir.

La réalisatrice travaille également la fragmentation. Les souvenirs ne surgissent pas nécessairement dans l’ordre. Une sensation, un lieu, une phrase ou un visage peuvent faire apparaître une image ancienne. Le passé n’est donc pas reconstitué comme une vérité parfaitement accessible mais comme quelque chose que le présent tente continuellement de saisir.

Cette approche rejoint naturellement la puissance du texte d’Annie Ernaux. L’enjeu n’est pas seulement de raconter ce qui s’est produit pendant cet été 1958, mais de comprendre pourquoi cette jeune fille est longtemps devenue presque étrangère à la femme qui écrit sur elle.

Le film trouve alors une dimension universelle derrière l’expérience singulière. Nous regardons tous notre passé avec des mots et une conscience que nous ne possédions pas lorsque nous le vivions. Certaines expériences changent ainsi de signification à mesure que nous changeons nous-mêmes.

L’adaptation court parfois le risque d’expliciter par l’image ce que l’écriture pouvait laisser dans une forme d’incertitude. Mais Judith Godrèche évite généralement l’illustration littérale et préfère travailler les sensations, les regards et les silences.

Mémoire de fille devient finalement moins un récit sur le souvenir qu’un film sur la possibilité de se réapproprier sa propre histoire. Revenir vers la jeune fille de 1958 ne signifie pas la juger avec les connaissances d’aujourd’hui. Il s’agit plutôt de parvenir enfin à la regarder sans détourner les yeux.

Délicat, douloureux et profondément incarné, Mémoire de fille trouve dans le cinéma un prolongement sensible à l’exploration autobiographique d’Annie Ernaux. Judith Godrèche filme moins un événement que sa persistance : la manière dont une nuit peut continuer à traverser un corps et une existence des décennies plus tard. Tess Barthélemy apporte une remarquable complexité à cette jeune fille qui refuse d’être réduite à ce qu’elle subit. Un film sur la mémoire et la réappropriation de soi, où revenir vers celle que l’on était devient peut-être la dernière manière de ne plus l’abandonner.

Notre salut De Emmanuel Marre | Par Emmanuel Marre Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit

Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…

Notre salut choisit de regarder Vichy non depuis les sommets du pouvoir, mais à hauteur d’un homme ordinaire. Emmanuel Marre s’intéresse à cette zone autrement plus inconfortable de l’Histoire : celle où l’ambition personnelle, la lâcheté, le besoin de reconnaissance et l’aveuglement permettent progressivement à un individu de devenir le rouage d’un système autoritaire.

Septembre 1940. Henri Marre a 49 ans lorsqu’il arrive à Vichy, sans argent ni relations, loin de sa femme Paulette et de leurs enfants. La France vient de connaître la débâcle et le régime de Pétain s’installe. Henri, lui, voit surtout dans cette nouvelle administration une occasion.

Ingénieur convaincu de la valeur de ses idées, il transporte dans sa valise un traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut. Son obsession : rationaliser, organiser, « gagner en efficacité » et participer à ce qu’il considère comme le redressement du pays.

Mais derrière cette ambition nationale se cache une débâcle beaucoup plus intime.

C’est précisément là qu’Emmanuel Marre trouve la force de son film. Henri n’est pas présenté comme un grand idéologue ni comme une personnalité historique. Le cinéaste a expliqué avoir voulu s’intéresser à ceux qui restent « au deuxième plan » plutôt qu’aux grandes figures de cette période ; le personnage s’inspire par ailleurs de l’histoire familiale du réalisateur.

Swann Arlaud est remarquable dans cette ambiguïté. Henri peut être ridicule dans son besoin d’importance, touchant dans ses échecs et profondément dérangeant lorsqu’il adapte progressivement ses convictions à ce qui pourrait favoriser son ascension. L’acteur évite surtout d’en faire une caricature rassurante.

Car Notre salut pose une question inconfortable : faut-il nécessairement être un monstre pour participer à une mécanique monstrueuse ?

Henri veut exister. Il veut être écouté, obtenir un poste, prouver que ses méthodes peuvent être utiles. Cette banalité devient précisément inquiétante lorsque son désir de reconnaissance rencontre une administration prête à exploiter les compétences de ceux qui acceptent de la servir.

Le film montre alors les accommodements successifs. Rien ne semble nécessairement décisif lorsqu’on le considère isolément. Une concession, un silence, une opportunité professionnelle. Mais l’accumulation dessine progressivement un engagement dont Henri semble toujours capable de minimiser la portée.

Face à lui, Paulette offre un contrepoint essentiel. Sandrine Blancke permet au récit de quitter régulièrement les bureaux et les ambitions de son mari pour revenir vers les conséquences intimes de ses choix. Le couple devient ainsi une autre manière de raconter cette période : pendant qu’Henri cherche désespérément sa place dans le nouvel ordre, la distance entre eux révèle ce qu’il est en train d’abandonner.

Emmanuel Marre refuse les facilités du grand film historique démonstratif. La politique apparaît dans les conversations, les démarches administratives, les relations professionnelles et les petits arrangements. L’Histoire se construit presque silencieusement dans des bureaux où chacun continue de travailler pendant que la nature même du pouvoir est en train de changer.

Cette approche exige de la patience. Le film prend son temps et sa durée imposante peut parfois se ressentir. Mais cette lenteur participe également à son projet : observer suffisamment longtemps Henri pour comprendre comment une succession de décisions apparemment ordinaires finit par dessiner une trajectoire politique et morale.

Le titre possède alors une ironie particulièrement amère. Henri croit posséder une méthode pour contribuer au salut collectif alors qu’il semble surtout chercher une solution à son propre sentiment d’échec.

Notre salut devient ainsi moins le portrait d’un collaborateur exceptionnel que celui d’un homme qui ne se considère jamais vraiment comme tel. C’est précisément ce qui le rend troublant.

Swann Arlaud trouve l’un de ces personnages dont la médiocrité apparente devient progressivement vertigineuse. Emmanuel Marre signe un film historique exigeant qui refuse le confort des monstres facilement identifiables pour regarder les ambitions, les renoncements et les petits accommodements permettant à un système de fonctionner. Notre salut raconte finalement moins comment un homme choisit soudainement le mauvais camp que la manière dont il peut s’y installer progressivement tout en continuant à se raconter qu’il agit pour de bonnes raisons. Une œuvre dense et inconfortable sur la responsabilité individuelle face à l’Histoire.

Kraken De Mohamed Chabane, Théo Jourdain Rhodes | Par Romain Protat, Mohamed Chabane Avec Alassane Diong, Manon Bresch, Guillaume Gouix

Dans une cité, une tour abandonnée alimente les rumeurs. Alors que des disparitions étranges s’enchaînent, 5 jeunes n’ont plus le choix : y entrer à nouveau. Pris dans un piège mortel, ils vont bientôt comprendre que s’échapper leur sera impossible…

Kraken transforme une tour abandonnée en territoire de cauchemar. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes déplacent les codes du cinéma horrifique au cœur d’une cité et construisent leur récit autour d’un lieu que tout le monde connaît, que personne ne devrait fréquenter et sur lequel circulent suffisamment d’histoires pour que la réalité finisse par devenir impossible à distinguer de la légende.

Depuis longtemps, la tour nourrit les rumeurs. On raconte des choses, on se transmet des histoires, on évite certaines entrées. Mais lorsque plusieurs disparitions étranges commencent à inquiéter le quartier, cinq jeunes sont contraints de retourner à l’intérieur.

Le mot important est bien « retourner ».

Le scénario de Romain Protat et Mohamed Chabane laisse rapidement comprendre que cette tour appartient déjà à leur histoire. Ils ne pénètrent donc pas simplement dans un endroit dangereux : ils reviennent vers quelque chose qu’ils auraient préféré laisser derrière eux. Cette dimension donne immédiatement davantage d’épaisseur au dispositif classique du groupe enfermé dans un lieu dont il cherche à s’échapper.

Une fois les portes franchies, la tour cesse progressivement d’obéir aux règles ordinaires. Couloirs, cages d’escalier, appartements abandonnés et sous-sols deviennent les différentes pièces d’un immense piège vertical. Monter ou descendre ne garantit plus de se rapprocher d’une sortie.

La grande réussite du film tient justement à son décor. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes exploitent la verticalité du bâtiment et cette architecture immédiatement identifiable pour fabriquer un véritable labyrinthe. La tour devient presque une créature : elle enferme, désoriente et semble conserver les traces de ceux qui y sont entrés avant eux.

Alassane Diong apporte une présence particulièrement solide au groupe. Son personnage participe à l’ancrage réaliste nécessaire pour que le basculement fantastique conserve son efficacité. Manon Bresch confirme également son aisance dans des personnages confrontés à des situations où la vulnérabilité doit progressivement laisser place à l’instinct de survie.

Guillaume Gouix apporte quant à lui une densité différente à l’ensemble et contribue à entretenir les zones d’ombre entourant la tour et ce qui s’y déroule.

Mais Kraken fonctionne surtout comme un film de bande. Les cinq jeunes ne réagissent évidemment pas de la même manière à la peur. Certains veulent comprendre, d’autres uniquement sortir, tandis que les tensions accumulées avant leur entrée commencent à ressurgir au pire moment possible.

Le fantastique permet également au film de jouer avec les légendes urbaines. Une cité produit nécessairement ses propres mythologies : bâtiments condamnés, appartements inhabités, histoires racontées depuis l’enfance. Les réalisateurs prennent ces récits au sérieux et leur donnent une matérialité cinématographique.

Le titre lui-même suggère intelligemment l’idée d’une créature tentaculaire sans obliger le film à adopter une représentation littérale. La tour possède quelque chose du monstre : elle attire ses victimes, les enferme et semble étendre son influence bien au-delà de ses murs.

Visuellement, les espaces exigus permettent de travailler efficacement la peur. Une cage d’escalier mal éclairée ou un couloir dont on ne distingue pas l’extrémité suffisent parfois davantage qu’une apparition spectaculaire. Le film se montre ainsi plus convaincant lorsqu’il suggère la présence que lorsqu’il cherche absolument à la matérialiser.

La seconde partie emprunte davantage aux mécanismes traditionnels du survival horrifique et certaines décisions prises par les personnages répondent aux nécessités familières du genre. La multiplication des dangers peut également atténuer une partie du mystère soigneusement installé au début.

Mais le film conserve un véritable atout : son identité.

Plutôt que de reproduire un imaginaire horrifique anglo-saxon, Kraken trouve dans la cité, ses habitants et son architecture les éléments nécessaires à la création de sa propre mythologie.

Sombre, oppressant et solidement ancré dans son décor, Kraken réussit surtout lorsqu’il transforme une simple tour abandonnée en véritable organisme cauchemardesque. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes mêlent film de bande, légende urbaine et survival pour construire une proposition horrifique française qui possède son propre territoire. Quelques mécanismes deviennent plus conventionnels lorsque le récit accélère, mais l’atmosphère et l’utilisation particulièrement efficace de la verticalité du bâtiment maintiennent la tension. Après Kraken, difficile de regarder une cage d’escalier plongée dans le noir exactement de la même manière.

Digger De Alejandro González Iñárritu Avec Tom Cruise, Sandra Hüller, Riz Ahmed

L’homme le plus puissant au monde se lance dans une mission effrénée pour s’ériger en sauveur de l’humanité avant que la catastrophe, qu’il a lui-même déclenchée, n’anéantisse la planète.

Digger place Alejandro González Iñárritu face à une idée aussi simple que vertigineuse : que se passe-t-il lorsque l’homme qui prétend pouvoir sauver le monde est précisément celui qui l’a condamné ? Derrière l’ampleur annoncée de la catastrophe, le cinéaste construit une satire sur le pouvoir, l’ego et cette obsession très contemporaine consistant à vouloir transformer chaque désastre en récit héroïque.

Au centre du film se trouve l’homme le plus puissant de la planète. Sa fortune, son influence et sa capacité à modifier le cours des événements lui ont longtemps permis de croire qu’aucun problème n’était réellement insoluble. Jusqu’au jour où l’une de ses décisions déclenche une catastrophe susceptible d’anéantir l’humanité.

Commence alors une course contre la montre particulièrement ironique : sauver la planète pour empêcher les conséquences de ses propres actes.

Alejandro González Iñárritu et Sabina Berman trouvent dans cette contradiction un formidable moteur dramatique. Le personnage ne cherche pas uniquement une solution. Il veut également contrôler le récit de la catastrophe. Réparer son erreur ne semble pas suffire : il faut devenir celui qui aura sauvé l’humanité.

Cette nuance change profondément la nature du film.

Digger n’est pas simplement un récit catastrophe dans lequel un héros tente d’empêcher l’apocalypse. C’est l’histoire d’un homme qui considère encore la fin du monde à travers le prisme de sa propre importance.

Tom Cruise trouve ici un contre-emploi particulièrement stimulant parce qu’il joue précisément avec l’image héroïque associée à une grande partie de sa carrière. Son personnage possède l’énergie, la détermination et la certitude habituelles du sauveur de blockbuster. Iñárritu détourne pourtant ces qualités : cette incapacité à renoncer au contrôle devient autant une faiblesse qu’une force.

L’acteur doit ainsi maintenir une ambiguïté permanente. Jusqu’où son personnage agit-il pour sauver les autres ? Et à partir de quel moment cherche-t-il surtout à sauver l’image qu’il laissera derrière lui ?

Sandra Hüller constitue un contrepoint idéal à cette démesure. Sa présence plus sèche et son aptitude à faire exister le doute derrière une simple réaction permettent de fissurer les certitudes du personnage central. Riz Ahmed apporte quant à lui une autre énergie à un récit où scientifiques, décideurs et puissants sont contraints de collaborer alors que le temps nécessaire pour réparer leurs erreurs disparaît.

Iñárritu ne renonce pas pour autant à l’ampleur spectaculaire du sujet. La menace est planétaire, mais le cinéaste semble surtout intéressé par les comportements humains qu’elle provoque. Lorsque la possibilité de disparition devient concrète, les hiérarchies, les fortunes et les réputations perdent brutalement leur valeur.

Le contraste entre l’urgence de la situation et l’absurdité de certaines réactions nourrit une veine de comédie noire particulièrement efficace. Digger peut passer de l’angoisse au grotesque sans que les deux registres paraissent incompatibles. Au contraire, plus la situation devient catastrophique, plus la volonté du protagoniste de rester maître de tout prend une dimension presque dérisoire.

Le film interroge ainsi une certaine mythologie de l’homme providentiel : cette conviction qu’une personnalité suffisamment puissante, brillante ou riche pourrait résoudre seule des problèmes qui dépassent les individus.

La mise en scène accompagne cette démesure tout en sachant parfois la réduire à presque rien. Derrière la menace d’anéantissement se cache finalement un homme confronté à une possibilité qu’il n’avait probablement jamais sérieusement envisagée : avoir tort et ne pas pouvoir acheter, négocier ou imposer une solution.

Le récit peut parfois se montrer démonstratif dans sa volonté de confronter l’ego individuel aux conséquences collectives. Mais l’engagement du casting et l’ironie du concept permettent au film de conserver une véritable singularité.

Surtout, Iñárritu refuse le confort d’un héros traditionnel. Réussir à sauver la planète n’effacerait pas nécessairement la responsabilité d’avoir failli la détruire.

Ambitieux, mordant et volontiers absurde, Digger transforme la catastrophe mondiale en satire de l’ego et du pouvoir. Alejandro González Iñárritu détourne intelligemment l’image héroïque de Tom Cruise pour raconter un homme convaincu qu’il peut devenir le sauveur d’un monde qu’il a lui-même placé au bord du gouffre. Sandra Hüller et Riz Ahmed apportent les contrepoints nécessaires à cette fuite en avant spectaculaire. Derrière l’apocalypse se cache finalement une question beaucoup plus intime et cruelle : sauver l’humanité suffit-il réellement à faire de vous un héros lorsque vous êtes responsable du désastre ?

Verity De Michael Showalter | Par Nick Antosca Avec Anne Hathaway, Dakota Johnson, Josh Hartnett

Lowen Ashleigh est une écrivaine solitaire. Peinant à vivre de son métier, elle accepte de devenir le prête-plume de l’autrice à succès, Verity Crawford, et s’installe dans sa propriété isolée des regards. En découvrant ce qui semble être les notes personnelles de Verity, la jeune Lowen se retrouve confrontée à des révélations troublantes et inquiétantes concernant Jeremy, le mari de Verity. Elle peine alors à distinguer la fiction de la réalité, la manipulation de l’attirance, le trouble de l’obsession.

Verity transforme l’acte d’écrire en terrain de manipulation. Michael Showalter adapte le roman de Colleen Hoover sous la forme d’un thriller psychologique où chaque confession peut être une invention, chaque désir une faiblesse à exploiter et chaque vérité une nouvelle manière de mentir.

Lowen Ashleigh est écrivaine, mais peine à vivre de ses livres. Solitaire et fragilisée professionnellement, elle accepte une proposition aussi prestigieuse qu’intimidante : poursuivre l’œuvre de Verity Crawford, romancière à succès désormais incapable d’écrire. Pour comprendre son univers et travailler à partir de ses archives, Lowen s’installe dans la propriété où vivent Verity et son mari, Jeremy.

La maison devient immédiatement le cœur du récit. Isolée du monde extérieur, elle enferme Lowen dans l’intimité d’un couple qu’elle ne connaît pas et dont elle va progressivement découvrir les zones d’ombre. Dans les documents de Verity, elle trouve ce qui ressemble à des notes personnelles. Leur contenu est suffisamment dérangeant pour modifier profondément le regard qu’elle porte sur la romancière, sur Jeremy et bientôt sur tout ce qui l’entoure.

Nick Antosca construit le scénario autour d’une question essentielle : peut-on croire ce qu’écrit une romancière dont le métier consiste précisément à inventer ?

C’est là que Verity trouve sa matière la plus intéressante. Le manuscrit devient simultanément une possible confession et une œuvre de fiction. Une phrase peut révéler un secret ou avoir été écrite pour produire exactement cet effet. Plus Lowen avance dans sa lecture, plus le spectateur est invité à partager ses conclusions, tout en sachant que le matériau sur lequel elles reposent demeure profondément incertain.

Dakota Johnson trouve en Lowen un personnage particulièrement adapté à son jeu intériorisé. Elle commence comme une observatrice, presque une intruse dans cette demeure et dans l’existence de Verity. Mais sa curiosité se transforme progressivement en implication personnelle. Lowen ne lit bientôt plus seulement les secrets d’une autre femme : elle commence à prendre une place dans sa vie.

Anne Hathaway constitue naturellement le centre magnétique du film. Verity existe autant par sa présence que par ce que les autres racontent d’elle. Victime, manipulatrice, autrice mettant en scène sa propre existence ? Le personnage change constamment selon la perspective adoptée. Hathaway exploite cette ambiguïté en maintenant une inquiétante distance entre ce que Verity laisse voir et ce que Lowen croit découvrir.

Josh Hartnett complète ce triangle en donnant à Jeremy une position volontairement difficile à saisir. L’attirance qui se développe entre Lowen et lui complique nécessairement son jugement. Dès lors qu’elle commence à désirer cet homme, peut-elle encore interpréter objectivement ce qu’elle lit sur son épouse ?

Le thriller devient alors aussi sentimental que psychologique. Michael Showalter exploite la proximité forcée, les regards et les silences pour faire monter une tension où désir et méfiance avancent ensemble. Lowen est attirée par Jeremy au moment même où les documents qu’elle découvre rendent leur environnement toujours plus inquiétant.

La mise en scène privilégie logiquement les espaces clos, les couloirs, les chambres et les zones interdites. La demeure Crawford fonctionne comme le prolongement de Verity elle-même : élégante en apparence, mais remplie d’endroits auxquels Lowen n’est pas certaine d’avoir le droit d’accéder.

Cette mécanique repose toutefois sur un équilibre fragile. À force de multiplier les soupçons et les renversements de perspective, le récit risque parfois de souligner son ambiguïté plutôt que de simplement la laisser agir. Mais lorsqu’il accepte de maintenir le doute, Verity devient beaucoup plus troublant.

Car derrière son intrigue se cache une réflexion assez savoureuse sur notre rapport aux histoires. Lowen est écrivaine, Verity également, et toutes deux savent que raconter consiste à sélectionner des informations, organiser des événements et conduire quelqu’un vers une interprétation. Le spectateur lui-même finit donc par se demander s’il enquête réellement ou s’il suit simplement le récit qu’un personnage a décidé de lui faire croire.

Vénéneux, sensuel et constamment ambigu, Verity trouve sa force dans l’impossibilité de déterminer qui contrôle réellement le récit. Michael Showalter transforme une demeure isolée en piège psychologique où Dakota Johnson avance entre fascination et méfiance, tandis qu’Anne Hathaway impose une Verity aussi magnétique qu’insaisissable. Derrière le triangle amoureux et les secrets se dessine surtout un jeu particulièrement efficace sur le pouvoir de la fiction : lorsque tout le monde sait raconter des histoires, la vérité devient peut-être simplement celle que l’on réussit le mieux à faire croire.

Dans la peau de Miwa – Tome 10 (10) de Uhei Aoki

Dans le long métrage de sa vie, Miwa décroche le premier rôle !

Uhei Aoki poursuit le parcours de Miwa avec un dixième tome qui joue plus que jamais sur la frontière entre admiration, obsession et désir de se rapprocher d’un univers qui semble inaccessible. Cette fois, Miwa et Sakura se retrouvent au plus près du monde du cinéma, mais quelques mètres peuvent encore représenter une distance immense lorsqu’ils séparent une admiratrice de son idole.

Les deux jeunes femmes travaillent comme serveuses lors de la soirée organisée pour célébrer la fin du tournage d’un film de Takashi Yatsumi. Pour Miwa, l’occasion paraît presque trop belle : celui qu’elle admire se trouve enfin à proximité. Encore faut-il parvenir à l’approcher.

C’est là qu’intervient Nene Kinoe, chargée de la promotion du film. Miwa et Sakura espèrent qu’elle pourra leur permettre de rencontrer Yatsumi, mais leur demande reçoit un accueil particulièrement froid. Kinoe leur conseille simplement de rester à leur place.

Cette réaction souligne parfaitement l’un des thèmes les plus intéressants de la série : la distance qui existe entre ceux qui fabriquent les images et ceux qui les admirent. Miwa peut connaître énormément de choses sur son idole, suivre son travail et avoir l’impression qu’il occupe une place essentielle dans sa vie ; aux yeux de l’industrie, elle reste pourtant une personne extérieure.

Sakura refuse cependant d’accepter cette frontière aussi facilement. Là où Miwa peut se laisser paralyser par son admiration, son amie préfère agir. Le bingo organisé pendant la soirée devient alors l’occasion d’imaginer un plan pour parvenir malgré tout à leurs fins.

Cette idée apporte une touche de légèreté tout en maintenant une véritable tension. Derrière le jeu se cache un enjeu immense pour Miwa : la possibilité de transformer un fantasme longtemps entretenu en rencontre réelle. Et lorsque l’on idéalise quelqu’un depuis aussi longtemps, le passage du rêve à la réalité peut devenir aussi excitant que dangereux.

Le titre de la série prend d’ailleurs une résonance particulière. Miwa semble progressivement quitter sa position de spectatrice pour devenir l’actrice principale de sa propre existence. Elle qui a longtemps vécu à travers son admiration pour Yatsumi doit désormais prendre des décisions, accepter les imprévus et mesurer les conséquences de ses choix.

Uhei Aoki continue ainsi de détourner avec intelligence les codes du monde du cinéma. La soirée de fin de tournage devient presque une scène à part entière, avec ses rôles, ses hiérarchies et ses coulisses. Chacun semble devoir rester à la place qui lui a été attribuée, précisément ce que Sakura refuse de faire.

Le contraste entre les deux amies fonctionne toujours très bien. Sakura apporte l’audace et l’énergie nécessaires pour faire avancer les événements, tandis que Miwa reste profondément marquée par la fascination qu’exerce Yatsumi sur elle. Leur complicité permet au récit d’alterner naturellement humour, malaise et émotion.

Un dixième tome qui continue d’explorer avec finesse les rapports entre admiration et réalité. En plaçant Miwa et Sakura au cœur d’une soirée de cinéma où elles ne sont théoriquement que des serveuses, Uhei Aoki interroge une nouvelle fois la place que chacun accepte d’occuper. Et pour Miwa, il est peut-être enfin temps de cesser de regarder sa vie comme un film pour en devenir véritablement le personnage principal.

ASIN ‏ : ‎ B0GXDSJ4P8 Éditeur ‏ : ‎ Kurokawa Date de publication ‏ : ‎ 3 septembre 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 168 pages ISBN-13 ‏ : ‎ 979-1042021313

Fallait pas les inviter : quand un dîner entre voisins vire au chaos

Il y a des invitations que l’on regrette presque immédiatement. Avec Fallait pas les inviter, actuellement au Théâtre Tristan Bernard, un simple dîner entre voisins devient le point de départ d’une soirée où les bonnes manières ne vont pas résister très longtemps.
Patrick et Michel ont décidé de recevoir leurs voisins du dessus. Tout est préparé pour passer une soirée agréable et donner la meilleure image possible. Mais derrière les sourires de circonstance et les conversations polies, les personnalités commencent rapidement à se révéler. Les non-dits remontent à la surface, les maladresses s’accumulent et le dîner bascule progressivement dans un joyeux chaos.
La pièce de Fanny Gurunlian repose sur une mécanique comique particulièrement efficace : partir d’une situation quotidienne pour la pousser toujours plus loin vers l’absurde. Les apparences sociales, le besoin de plaire, le regard des autres et nos petites névroses deviennent autant de terrains de jeu.
Nicolas Briançon signe une mise en scène très rythmée qui laisse peu de temps au spectateur pour reprendre son souffle. Les répliques fusent, les situations s’enchaînent et la tension monte jusqu’à faire complètement exploser les conventions du début.
François Vincentelli, Olivier Claverie, Andy Cocq et Aude Thirion forment surtout un excellent quatuor. Leur complicité donne beaucoup d’énergie au spectacle et chacun possède son propre registre comique. François Vincentelli confirme notamment qu’il peut passer avec une belle aisance de rôles beaucoup plus sombres à la comédie.
Mais derrière les éclats de rire, Fallait pas les inviter observe aussi avec une certaine férocité nos comportements en société et tout ce que l’on tente de dissimuler pour préserver les apparences.
Une comédie drôle, déjantée et généreuse, portée par quatre comédiens qui semblent prendre autant de plaisir sur scène que le public dans la salle.
Et après cette soirée, une conclusion s’impose : parfois, avec ses voisins… fallait vraiment pas les inviter !

Hitchcock et Mary Rose : dans l’ombre inquiétante du maître du suspense

Avec Hitchcock et Mary Rose, le Théâtre de l’Œuvre nous entraîne dans les coulisses de l’univers d’Alfred Hitchcock, mais surtout dans les zones beaucoup plus troubles de la personnalité du cinéaste.
La pièce de Michael Sadler imagine une rencontre entre Hitchcock, la scénariste Jay Presson Allen et Tippi Hedren, peu avant le tournage de Pas de printemps pour Marnie. Le réalisateur leur présente alors un projet qui l’obsède : adapter Mary Rose, l’étrange histoire fantastique de J. M. Barrie, l’auteur de Peter Pan.
Ce qui commence comme une simple séance de travail se transforme progressivement en huis clos psychologique. À mesure que le texte de Mary Rose se dévoile, c’est Hitchcock lui-même qui semble être disséqué. Ses obsessions, ses blessures, son rapport aux femmes et surtout l’emprise qu’il exerce sur Tippi Hedren viennent contaminer la lecture.
La grande réussite du spectacle tient à cette frontière constamment brouillée entre cinéma, théâtre, fiction et réalité. Christophe Lidon, qui signe la mise en scène et la scénographie, retrouve quelque chose de profondément hitchcockien : l’inquiétude naît moins de ce que l’on voit que de ce que l’on devine. Les lumières de Cyril Manetta, la musique de Cyril Giroux et l’utilisation de la vidéo participent pleinement à cette atmosphère presque cinématographique.
Éric Prat compose un Alfred Hitchcock particulièrement convaincant. Il en retrouve l’ironie, l’autorité et cette présence immédiatement reconnaissable, tout en laissant progressivement apparaître un personnage beaucoup plus dérangeant. Face à lui, Mélanie Page apporte à Tippi Hedren une véritable force. L’actrice n’est pas seulement présentée comme une muse ou une victime : elle devient peu à peu l’adversaire du cinéaste dans un duel où désir, pouvoir et manipulation se confondent. Marjorie Frantz, dans le rôle de la scénariste, complète avec justesse ce trio.
Et c’est probablement là que Hitchcock et Mary Rose est le plus intéressant : la pièce ne cherche pas simplement à reproduire l’univers du maître du suspense. Elle utilise ses propres codes pour retourner la caméra vers lui.
Pendant 1h20, le spectacle fait ainsi surgir derrière l’immense cinéaste un homme traversé par ses fantasmes et ses contradictions. Un face-à-face tendu et élégant, qui donne envie de replonger aussi bien dans Marnie que dans cette mystérieuse Mary Rose qui n’a jamais cessé de hanter Hitchcock.
Hitchcock et Mary Rose
Texte : Michael Sadler
Mise en scène et scénographie : Christophe Lidon
Avec Mélanie Page, Éric Prat et Marjorie Frantz
Durée : 1h20

Diana, ma soeur: Le chant du cygne de Charles Spencer

Belle. Adorée. Traquée. La vie extraordinaire et la disparition de Diana, racontées par son frère, Charles.

Charles Spencer choisit de raconter Diana depuis un endroit auquel peu de témoignages peuvent prétendre accéder : celui du petit frère qui l’a connue bien avant qu’elle ne devienne l’une des femmes les plus célèbres au monde. Dans Diana, ma sœur : Le chant du cygne, il ne cherche donc pas seulement à revenir sur une icône, mais à retrouver derrière elle la sœur avec laquelle il a grandi.

Le récit prend naturellement une dimension intime lorsqu’il revient sur leur enfance. Charles et Diana sont les deux benjamins de la famille Spencer et partagent alors une véritable complicité. Ils se donnent même leurs propres surnoms, Duch et Carlos, comme s’ils possédaient un langage secret permettant de créer leur monde à eux.

Cette enfance n’a pourtant rien d’un conte de fées. Les années d’internat, les nounous redoutées et surtout le divorce douloureux de leurs parents marquent profondément les deux enfants. Avant les palais, les photographes et les cérémonies officielles, il y a donc une histoire familiale faite de blessures et d’un lien fraternel qui sert de refuge.

Tout bascule lorsque Diana épouse le prince de Galles. Aux yeux du monde, elle devient progressivement une figure publique mondialement connue. Pour Charles Spencer, elle reste pourtant sa sœur. C’est cette différence de regard qui donne au livre sa tonalité particulière.

Le contraste devient saisissant entre la femme observée par des millions de personnes et celle que son frère continue de connaître dans l’intimité. Charles Spencer évoque son engagement auprès des plus vulnérables, sa maternité et la place centrale occupée par ses fils, mais également la pression croissante qui accompagne sa célébrité.

Le livre raconte ainsi la transformation progressive d’une jeune femme en personnage public dont presque chaque geste devient une information. La célébrité apporte une visibilité considérable, mais elle réduit parallèlement l’espace dans lequel Diana peut encore simplement exister comme une personne ordinaire.

La presse occupe forcément une place importante dans cette histoire. Lorsque le mariage de Diana se désagrège, l’attention médiatique devient toujours plus envahissante. Le récit de son frère prend alors une dimension particulièrement douloureuse : il observe quelqu’un qu’il aime se retrouver prisonnier d’une image qui semble parfois appartenir davantage au public qu’à elle-même.

Mais Diana, ma sœur est surtout traversé par le deuil. Charles Spencer écrit avec la connaissance de ce qui arrivera durant cette nuit d’août 1997. Les souvenirs heureux prennent ainsi une couleur différente, car derrière l’enfant qui joue avec son frère se dessine constamment la femme dont la disparition bouleversera le monde.

La semaine qui suit sa mort constitue nécessairement un autre moment essentiel du témoignage. En septembre 1997, Charles Spencer prend la parole dans l’abbaye de Westminster lors des funérailles de sa sœur. Près de trente ans plus tard, il revient sur cette période depuis une perspective différente : celle d’un homme qui a eu le temps de vivre avec l’absence.

C’est précisément ce qui distingue cet ouvrage des nombreux récits consacrés à Diana. Charles Spencer ne prétend pas raconter uniquement la princesse : il raconte sa sœur. Son regard est nécessairement personnel, affectif et subjectif, mais c’est aussi ce qui fait la valeur de son témoignage.

Derrière la personnalité publique réapparaît ainsi une enfant, une sœur, une mère et une femme confrontée à une célébrité devenue presque impossible à maîtriser. Le livre rappelle combien une personne mondialement connue peut finir par être ensevelie sous sa propre image.

Un témoignage profondément intime dans lequel Charles Spencer remonte bien avant la légende pour retrouver Diana telle qu’il l’a connue. Entre souvenirs d’enfance, blessures familiales, célébrité et deuil, il raconte moins une princesse qu’une sœur disparue trop tôt. Et derrière l’icône que le monde continue de regarder apparaît surtout la jeune fille avec laquelle il avait grandi, bien avant que chacun pense connaître Diana.

Éditeur ‏ : ‎ FLAMMARION Date de publication ‏ : ‎ 22 septembre 2026 Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 448 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2080168142 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2080168146