Le Studio photo de Nankin De Ao Shen | Par Ao Shen, Luyang Xu Avec Liu Haoran, Xiao Wang, Ye Gao

Au moment de la prise sanglante de Nankin (Chine) par l’armée japonaise en décembre 1937, un jeune homme échappe à la mort en prétendant pouvoir aider l’armée nippone à développer les photos de ses exactions. Il s’installe dans un studio photo qui devient alors un lieu de résistance, et risque sa vie pour sauver des familles et révéler les preuves des atrocités commises.

Le Studio photo de Nankin revient sur l’un des épisodes les plus tragiques du XXe siècle en choisissant un angle particulièrement fort : celui de l’image comme preuve. Ao Shen situe son récit en décembre 1937, lors de la prise de Nankin par l’armée impériale japonaise, et transforme un modeste studio photographique en refuge, en lieu de résistance et surtout en espace où peut être préservée la mémoire des atrocités commises.

Alors que la ville bascule dans la violence, un jeune homme échappe à la mort en affirmant pouvoir développer les photographies prises par les soldats japonais. Ce mensonge lui permet de survivre et de s’installer dans un studio photo. Mais les négatifs qui lui sont confiés révèlent progressivement l’ampleur des crimes perpétrés.

Le dispositif choisi par Ao Shen est d’une redoutable efficacité. Dans la chambre noire, chaque photographie qui apparaît dans le révélateur fait surgir une réalité que ses auteurs pensent pouvoir contrôler. Photographier devait documenter leur puissance ; développer ces images va au contraire permettre d’en conserver les preuves.

Le studio devient ainsi le véritable cœur du film. À l’extérieur règnent la peur, les exécutions et l’occupation militaire. À l’intérieur, quelques individus tentent de survivre, de protéger des familles et de préserver des images susceptibles de témoigner. Cette opposition entre un espace minuscule et l’immensité de la tragédie donne au récit une grande partie de sa tension.

Liu Haoran incarne efficacement cet homme ordinaire contraint de devenir progressivement acteur de la résistance. Le personnage n’est pas présenté comme un héros immédiatement prêt au sacrifice. Il cherche d’abord à survivre. C’est la confrontation répétée aux photographies, aux victimes et aux personnes réfugiées autour de lui qui transforme peu à peu cette survie individuelle en responsabilité collective.

Xiao Wang et Ye Gao participent à cette dimension chorale essentielle. Car derrière le suspense, Le Studio photo de Nankin raconte aussi des civils confrontés à une question terrible : que peut encore faire un individu lorsque la violence historique semble avoir supprimé toute possibilité d’action ?

Ao Shen évite autant que possible de transformer les atrocités en spectacle. La violence demeure présente et parfois difficile à soutenir, mais le film trouve souvent davantage de puissance dans ce qu’il suggère ou dans les réactions de ceux qui découvrent les images. Une photographie devient alors plus bouleversante qu’une reconstitution spectaculaire.

Cette place accordée aux archives et à la preuve donne au film une dimension qui dépasse le seul récit de guerre. Que reste-t-il d’un crime lorsque ses auteurs peuvent le nier ? Qui conserve les traces ? Et à partir de quel moment celui qui possède une preuve devient-il responsable de sa transmission ?

La photographie prend ainsi plusieurs significations. Elle peut être trophée pour celui qui croit immortaliser sa domination, preuve pour celui qui souhaite dénoncer un crime et mémoire pour les générations qui n’ont pas vécu les événements. Le même morceau de pellicule change entièrement de sens selon celui qui le regarde.

La mise en scène exploite particulièrement bien la matérialité de la photographie argentique : négatifs, bains chimiques, tirages et images qui apparaissent lentement dans l’obscurité. Ce processus presque silencieux devient une source de suspense, car développer une photographie signifie aussi prendre le risque d’être découvert.

Le film assume néanmoins une forte dimension émotionnelle et certains passages appuient davantage leur message. La frontière entre devoir de mémoire et dramatisation reste particulièrement délicate lorsqu’il s’agit de représenter un événement historique d’une telle violence. Mais l’idée centrale demeure suffisamment puissante pour éviter que le récit ne se réduise à une succession de scènes destinées à provoquer l’émotion.

Le Studio photo de Nankin parle finalement autant de ceux qui ont vécu l’Histoire que de ceux qui devront ensuite la raconter. Sauver une personne constitue un acte de résistance. Sauver une preuve peut permettre de préserver la mémoire de milliers d’autres.

Puissant, éprouvant et nécessaire, Le Studio photo de Nankin trouve dans la photographie un remarquable outil de cinéma et de mémoire. Ao Shen transforme une chambre noire en lieu de résistance où chaque image développée devient une preuve arrachée à l’oubli. Au-delà du récit historique, le film interroge notre responsabilité face aux traces laissées par les crimes : voir, conserver et transmettre pour empêcher que les victimes disparaissent une seconde fois

Mārama De Taratoa Stappard

Dans les landes désolées du Yorkshire du Nord en 1859 à l’époque de l’Angleterre Victorienne, Mary Stevens, une femme māorie en quête de vérité sur ses origines, rejoint le manoir Hawkser. Entre les couloirs lugubres, apparaissent alors d’ancestrales visions qui révèlent peu à peu un mystère terrifiant.

Mārama investit les codes du cinéma gothique pour mieux les détourner. Manoir isolé, landes noyées dans la brume, couloirs obscurs, visions inquiétantes : tous les attributs du genre sont présents. En plaçant une femme māorie au cœur de l’Angleterre victorienne de 1859, Taratoa Stappard transforme progressivement le récit de maison hantée en confrontation avec une histoire coloniale qui refuse de rester enterrée.

Mary Stevens arrive dans le Yorkshire du Nord pour retrouver la vérité sur ses origines. Sa quête la conduit jusqu’au manoir Hawkser, imposante demeure dont l’atmosphère laisse rapidement deviner que certaines histoires ont été soigneusement dissimulées.

À mesure que Mary explore les lieux, des visions ancestrales commencent à apparaître. Ce qui pourrait d’abord relever du phénomène surnaturel devient progressivement une autre forme de mémoire. Les apparitions ne sont pas simplement destinées à effrayer : elles semblent vouloir transmettre ce que les vivants ont choisi d’oublier.

C’est dans cette articulation entre horreur gothique et mémoire coloniale que Mārama trouve sa véritable singularité. Taratoa Stappard reprend un imaginaire profondément associé à la culture britannique pour le regarder depuis le point de vue d’une héroïne issue d’un peuple colonisé. La grande demeure victorienne, traditionnellement hantée par les secrets d’une famille, devient ici le symbole d’une société construite sur des histoires qu’elle préfère taire.

Ariāna Osborne porte le film par une présence remarquable. Mary n’est jamais réduite à une victime découvrant les horreurs qui l’entourent. Comprendre ses origines revient aussi à reprendre possession d’une histoire dont d’autres ont contrôlé le récit. L’actrice fait cohabiter vulnérabilité, détermination et colère dans une interprétation particulièrement maîtrisée.

Toby Stephens apporte une autorité parfaitement adaptée à cet univers victorien gouverné par les apparences et les rapports de pouvoir. Umi Myers participe quant à elle à la dimension plus intime et mémorielle du récit.

Visuellement, Taratoa Stappard exploite pleinement son décor. Les landes du Yorkshire, les intérieurs faiblement éclairés et les longs couloirs du manoir composent un environnement où l’isolement devient presque physique. La caméra laisse régulièrement une partie du cadre dans l’ombre, donnant constamment l’impression qu’une présence demeure hors champ.

Le film privilégie ainsi une peur lente. Les visions, les sons et les traces du passé installent davantage le malaise qu’une accumulation de jump scares. Cette retenue permet au surnaturel de conserver une intéressante ambiguïté : les fantômes constituent-ils réellement une menace ou sont-ils les derniers témoins capables de raconter la vérité ?

La quête généalogique devient progressivement une entreprise de dévoilement. Retrouver ses origines signifie pour Mary faire remonter à la surface une mémoire enfouie et affronter les conséquences d’un passé dont les traces continuent d’exister dans le présent.

Le rythme volontairement contemplatif pourra néanmoins frustrer les amateurs d’horreur plus frontale. Certaines révélations sont longuement préparées et la dimension symbolique prend régulièrement le dessus sur l’épouvante pure. Mais cette lenteur participe aussi à l’atmosphère étouffante recherchée par Stappard.

Élégant, inquiétant et politiquement chargé, Mārama renouvelle intelligemment le gothique victorien en adoptant une perspective māorie. Taratoa Stappard utilise les fantômes comme les gardiens d’une mémoire que l’Histoire a tenté d’effacer. Ariāna Osborne s’impose dans un rôle intense, au cœur d’une œuvre singulière où l’épouvante, l’identité et l’héritage colonial se répondent constamment.

Les Immortelles De Caroline Deruas Peano | Par Caroline Deruas Peano, Jihane Chouaib Avec Lena Garrel, Louiza Aura, Emmanuelle Béart

1992. Sud de la France. Charlotte et Liza, 17 ans, sont inséparables depuis l’enfance. Elles partagent leur adolescence rebelle, leur passion pour la musique pop et leur désir de vivre à Paris. Mais un drame les sépare et Charlotte se retrouve seule, un pied tendu vers la vie adulte, portant des rêves pour deux.

Avec Les Immortelles, Caroline Deruas Peano plonge dans le sud de la France de 1992 pour raconter cette période aussi brève qu’intense où l’amitié peut sembler plus importante que tout le reste. À travers Charlotte et Liza, deux adolescentes de 17 ans convaincues que leur avenir s’écrira ensemble, la réalisatrice compose un récit d’apprentissage qui bascule progressivement vers quelque chose de plus douloureux : apprendre à continuer lorsque celle avec qui l’on imaginait sa vie n’est plus là.

Charlotte et Liza sont inséparables depuis l’enfance. Elles partagent leurs goûts, leurs révoltes, leurs découvertes et surtout un même projet : quitter le Sud pour rejoindre Paris. La musique pop accompagne leurs journées et nourrit leurs rêves d’ailleurs. À 17 ans, la capitale représente moins une destination précise qu’une promesse : celle de devenir enfin celles qu’elles veulent être.

Un drame vient brutalement interrompre cette projection commune.

Charlotte se retrouve alors seule au moment même où l’adolescence commence à disparaître. Elle doit entrer dans l’âge adulte en portant non seulement ses propres aspirations, mais également celles de Liza. Cette idée — continuer à rêver pour deux — constitue le véritable cœur émotionnel du film.

Caroline Deruas Peano et Jihane Chouaib évitent de construire leur récit uniquement autour de la tragédie. Avant la perte, il y a la vie. Les conversations interminables, la musique, les provocations, les premières expériences et cette conviction adolescente que certaines amitiés sont indestructibles. Le film prend le temps de faire exister cette relation afin que son absence puisse ensuite occuper tout l’espace.

Lena Garrel trouve en Charlotte un personnage dont l’évolution repose largement sur les silences et les contradictions. Elle traduit avec finesse ce moment où la douleur ne correspond pas nécessairement aux comportements que les adultes attendent d’une personne endeuillée. Charlotte peut rire, désirer, se mettre en colère ou continuer à écouter les chansons qu’elle partageait avec son amie. Le deuil n’efface pas l’adolescente qu’elle était.

Face à elle, Louiza Aura donne à Liza une présence suffisamment forte pour continuer à habiter le récit après le drame. C’est essentiel : le personnage ne devient jamais uniquement « celle qui manque ». Elle demeure une personnalité, une voix, une énergie et un ensemble de souvenirs avec lesquels Charlotte doit désormais apprendre à vivre.

Emmanuelle Béart apporte une autre génération au film et permet d’élargir cette réflexion sur la perte et la transmission. Sa présence introduit également le regard des adultes sur une jeunesse dont ils peuvent observer les blessures sans nécessairement savoir comment les réparer.

La reconstitution de 1992 reste intelligemment éloignée de la nostalgie décorative. Les vêtements, les objets et surtout la musique installent une époque, mais le film ne transforme jamais les années 1990 en catalogue de références. L’absence des réseaux sociaux et des téléphones omniprésents donne néanmoins une texture particulière aux relations : les personnages vivent leurs émotions dans une proximité physique et une forme d’insouciance qui appartiennent pleinement à cette période.

La musique occupe logiquement une place centrale. Pour Charlotte et Liza, les chansons sont une manière de se construire une identité et d’imaginer un ailleurs. Après le drame, elles deviennent autre chose : des capsules de mémoire capables de ramener en quelques secondes une personne disparue.

Caroline Deruas Peano filme cette jeunesse sans l’idéaliser. L’adolescence est lumineuse mais aussi brutale, égoïste, excessive. Le film comprend surtout que la disparition d’un proche à cet âge possède une violence particulière : elle introduit soudainement la notion de finitude dans une période où l’on se croit encore immortel.

Quelques passages empruntent des chemins plus familiers du récit initiatique et le symbolisme du passage à l’âge adulte se montre parfois appuyé. Mais la sincérité du regard et l’interprétation des deux jeunes comédiennes permettent à l’émotion de rester juste.

Sensible et profondément mélancolique, Les Immortelles raconte moins la disparition d’une adolescente que la manière dont celle qui reste apprend à vivre avec elle. Caroline Deruas Peano restitue avec beaucoup de justesse l’intensité des amitiés de jeunesse, lorsque les rêves semblent nécessairement devoir se conjuguer à deux. Lena Garrel et Louiza Aura donnent une belle vérité à cette relation, tandis que la musique et l’atmosphère de 1992 accompagnent un récit où grandir signifie aussi accepter que certaines personnes continuent de vivre uniquement à travers ceux qui se souviennent d’elles.

Vade Retro De Antonin Peretjatko | Par Antonin Peretjatko Avec Estéban, Pascal Tagnati, Yolène Gontrand

Norbert, vampire de bonne famille aristo-réac, doit trouver une femme de sang pur à mordre et à épouser s’il veut survivre et ne pas être renié par ses parents. Envoyé en bateau au Japon, accompagné de son valet gardien de musée, il fait naufrage sur l’île de Boulet Rouge.

Avec Vade Retro, Antonin Peretjatko s’empare du mythe du vampire pour mieux le débarrasser de sa noblesse gothique. Ici, pas de château inquiétant, de romantisme funèbre ou de créature tragiquement condamnée à l’immortalité. Son vampire est un héritier aristo-réac, prisonnier d’une famille obsédée par la pureté du sang et envoyé à l’autre bout du monde pour trouver l’épouse susceptible d’assurer sa survie. Une prémisse suffisamment extravagante pour permettre au cinéaste de renouer avec son goût pour l’absurde et la satire.

Norbert appartient à une famille qui ne plaisante ni avec les traditions ni avec la généalogie. Pour continuer à vivre et éviter d’être renié par ses parents, il doit trouver une femme de « sang pur », la mordre puis l’épouser. Une sorte de mariage arrangé vampirique où la conservation de la lignée prend un sens particulièrement littéral.

Accompagné de son valet, par ailleurs gardien de musée, Norbert embarque donc pour le Japon. Mais le voyage tourne court lorsque les deux hommes font naufrage sur l’île de Boulet Rouge. L’expédition matrimoniale se transforme alors en odyssée burlesque où les certitudes aristocratiques du vampire se heurtent à un monde qui n’a aucune raison de respecter ses codes.

Antonin Peretjatko utilise le fantastique moins pour provoquer la peur que pour pousser jusqu’à l’absurde certaines obsessions très humaines. Derrière la quête du « sang pur », difficile de ne pas reconnaître une caricature des discours sur la filiation, l’entre-soi, l’héritage et la préservation d’un ordre social fantasmé. Le vampire devient ainsi une créature moins inquiétante que ridiculement attachée à ses privilèges.

Estéban correspond parfaitement à cet univers. Son jeu décalé et son apparente impassibilité donnent à Norbert une dimension immédiatement comique. Le personnage traverse des situations de plus en plus improbables tout en conservant l’assurance de celui qui a été élevé dans la conviction que sa naissance lui confère naturellement une place supérieure.

Pascal Tagnati constitue un contrepoint efficace dans le rôle du valet. Leur relation détourne joyeusement le traditionnel duo maître-serviteur : les hiérarchies héritées du vieux monde deviennent beaucoup plus difficiles à maintenir lorsque les personnages sont naufragés sur une île et que les titres de noblesse ne servent plus à grand-chose. Yolène Gontrand participe à cette galerie de personnages où chacun semble évoluer selon une logique légèrement différente de celle des autres.

La mise en scène de Peretjatko épouse cette liberté. Vade Retro préfère les ruptures de ton, les digressions et les situations incongrues à une narration parfaitement disciplinée. Le film peut passer de la parodie fantastique à la comédie d’aventures avant de bifurquer vers la satire politique ou sociale.

Cette profusion constitue autant son charme que sa principale faiblesse. Certains gags fonctionnent immédiatement, d’autres cultivent volontairement un humour plus étrange, presque désaccordé. Le récit donne parfois l’impression de préférer une nouvelle idée comique à la progression de son intrigue. Mais vouloir discipliner complètement un tel projet reviendrait probablement à lui retirer une partie de sa personnalité.

Car Vade Retro fonctionne précisément par son refus du sérieux. Le film utilise une créature associée depuis des siècles à la peur pour se moquer d’une autre forme de monstruosité : celle d’un monde tellement obsédé par ses origines et ses privilèges qu’il ne remarque pas combien il est devenu grotesque.

Loufoque, irrévérencieux et volontairement indiscipliné, Vade Retro détourne avec plaisir le mythe du vampire pour en faire une satire de l’aristocratie, de l’entre-soi et de l’obsession de la « pureté ». Antonin Peretjatko assume un humour absurde qui ne fonctionnera pas toujours avec la même efficacité, mais Estéban trouve dans cet aristocrate vampirique complètement dépassé un personnage taillé pour son sens du décalage. Une curiosité burlesque et politique qui préfère joyeusement le mauvais esprit aux canines bien aiguisées.

La Vénus électrique De Pierre Salvadori | Par Pierre Salvadori, Benoît Graffin Avec Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche

Paris, 1928. Antoine Balestro, jeune peintre en vogue, n’arrive plus à travailler depuis la mort de son épouse et désespère Armand, son galeriste.

vec La Vénus électrique, Pierre Salvadori retrouve ce mélange de comédie, de mélancolie et de sentiments contrariés qui traverse une grande partie de son cinéma. Dans le Paris de 1928, le réalisateur imagine la rencontre entre un peintre incapable de faire le deuil de son épouse et une jeune femme qui, presque par accident, va lui faire croire qu’elle peut communiquer avec les morts. Une imposture qui aurait pu n’être qu’un efficace ressort de comédie devient progressivement une réflexion beaucoup plus délicate sur le deuil, l’illusion et la nécessité parfois vitale de croire à ce que l’on sait pourtant impossible.

Antoine Balestro est un jeune peintre en pleine ascension lorsque la mort de son épouse interrompt brutalement son élan. Il ne peint plus et semble avoir perdu avec elle toute capacité à regarder le monde. Son galeriste Armand assiste impuissant à cette disparition progressive de l’artiste qu’il représentait.

Un soir, Antoine cherche une réponse du côté du spiritisme. Ivre et désespéré, il tente d’entrer en contact avec sa femme depuis la roulotte d’une voyante. Mais la voix qui lui répond n’appartient pas à l’au-delà. Suzanne, modeste foraine entrée dans la roulotte pour voler de quoi manger, improvise quelques réponses. Antoine y croit.

Ce malentendu devient bientôt une véritable entreprise. Suzanne se découvre un talent inattendu pour l’imposture et Armand comprend rapidement l’intérêt de maintenir l’illusion : depuis ces prétendues conversations avec sa femme disparue, Antoine recommence à peindre. Les séances se multiplient et le mensonge devient de plus en plus difficile à interrompre.

Le scénario cosigné par Pierre Salvadori et Benoît Graffin repose sur une contradiction particulièrement féconde. Suzanne ment à Antoine, mais ce mensonge lui fait du bien. Elle exploite sa douleur tout en lui permettant de retrouver progressivement le goût de créer. La question morale devient alors beaucoup moins évidente qu’elle ne le semblait : faut-il nécessairement détruire une illusion lorsqu’elle aide quelqu’un à revenir parmi les vivants ?

La situation se complique évidemment lorsque Suzanne tombe amoureuse de celui qu’elle manipule. Elle se retrouve alors confrontée à un paradoxe cruel : Antoine se rapproche d’elle sans savoir réellement qui elle est, tandis qu’elle doit continuer à faire exister une morte pour rester auprès de lui.

Pio Marmaï apporte à Antoine une fragilité qui contraste intelligemment avec son énergie habituelle. Son personnage pourrait facilement sombrer dans le romantisme tragique, mais l’acteur conserve suffisamment de maladresse et d’humanité pour maintenir le film dans cet équilibre entre gravité et comédie.

Anaïs Demoustier trouve de son côté un très beau personnage en Suzanne. Son talent pour le mensonge n’en fait jamais une manipulatrice froide. L’actrice laisse progressivement apparaître le malaise d’une femme qui découvre que l’imposture grâce à laquelle elle a pénétré dans la vie d’Antoine l’empêche désormais d’y entrer véritablement. Son jeu accompagne subtilement le passage de la nécessité — voler pour manger — au sentiment amoureux.

Gilles Lellouche apporte à Armand une énergie plus pragmatique et contribue largement au versant comique du récit. Son galeriste comprend avant tout le monde que les fausses séances peuvent remettre Antoine au travail et devient rapidement complice d’un mensonge qu’il justifie par ses résultats. Cette alliance improbable entre la foraine et le marchand d’art offre au film plusieurs de ses situations les plus savoureuses.

La reconstitution du Paris de la fin des années 1920 n’est jamais uniquement décorative. Pierre Salvadori exploite une époque où le goût pour le spiritisme, les spectacles forains et les bouleversements artistiques permettent naturellement au réel et à l’illusion de cohabiter. La mise en scène conserve néanmoins une certaine légèreté et refuse l’académisme du film historique.

C’est précisément dans ce mélange que La Vénus électrique trouve sa personnalité. Le film peut être drôle sans tourner le deuil en dérision et romantique sans idéaliser le mensonge sur lequel repose la relation. Salvadori préfère les personnages imparfaits, ceux qui font parfois quelque chose de moralement discutable pour des raisons profondément humaines.

Quelques développements restent plus prévisibles, notamment lorsque la révélation de l’imposture se rapproche et que le récit doit confronter ses personnages aux conséquences de leurs choix. Mais l’interprétation et la finesse des dialogues empêchent la mécanique sentimentale de prendre complètement le dessus.

Élégante, drôle et délicatement mélancolique, La Vénus électrique transforme une arnaque au spiritisme en une belle histoire sur le deuil, la création et les illusions dont nous avons parfois besoin pour continuer à vivre. Pierre Salvadori retrouve son goût pour les personnages imparfaits et les sentiments qui surgissent au mauvais moment. Anaïs Demoustier et Pio Marmaï forment un duo particulièrement touchant, efficacement accompagné par Gilles Lellouche. Une comédie romantique d’époque pleine de charme, derrière laquelle se cache une question plus profonde : un mensonge reste-t-il condamnable lorsqu’il redonne à quelqu’un l’envie de vivre ?

Gardiens de fer – Tome 02 de Christophe Alliel

Quand les machines règnent, les pilotes doivent renaître.

Christophe Alliel poursuit son univers de science-fiction en faisant franchir une nouvelle étape à Soni et Tina. Après la fuite vient désormais le temps de l’apprentissage et du combat. Trente ans après la Guerre des Calamités, les Phantoms continuent de faire peser leur menace sur une Terre où survivre signifie apprendre à affronter des machines aussi méthodiques qu’impitoyables.

Lorsque leur refuge est attaqué par des drones, Soni, Tina et leurs compagnons sont contraints de reprendre la route. Leur cavale les conduit jusqu’à Blackstone, une cité brutale où les combats de robots occupent une place centrale. Le décor permet immédiatement à ce deuxième tome de gagner en intensité : il ne suffit désormais plus d’éviter l’ennemi, il faut se préparer à lui faire face.

Sous la direction d’André, ancien pilote d’élite, Soni et Tina commencent un entraînement particulièrement exigeant. Endurance, maîtrise de soi et connaissance des machines deviennent indispensables pour espérer piloter véritablement un mécha. Christophe Alliel s’intéresse ainsi autant à la progression physique de ses personnages qu’à leur capacité à dominer leur peur.

La relation entre Soni et son mécha constitue cependant le véritable mystère de ce volume. La machine semble capable de se réparer, d’évoluer et même de réagir d’une manière difficilement explicable. Ses facultés extraordinaires représentent un formidable avantage, mais font également naître le soupçon : cette technologie pourrait-elle être liée aux Phantoms ?

Cette interrogation apporte une dimension intéressante au récit. Dans un monde traumatisé par les machines ennemies, posséder une arme qui leur ressemble peut rapidement transformer un allié en menace potentielle. Soni doit donc apprendre à maîtriser son mécha tout en prouvant aux autres qu’il ne représente pas un danger.

Heureusement, il peut toujours compter sur Dumpling, fidèle compagnon qui apporte une touche de légèreté et d’affection au milieu d’un univers dominé par l’acier et les combats. Tina prend également davantage d’importance en devenant une véritable partenaire, indispensable lorsque les affrontements deviennent plus dangereux.

L’arène de Blackstone offre alors au récit son terrain idéal. Trois minutes pour survivre à des vagues d’adversaires, trois minutes pour démontrer ses capacités et espérer obtenir une place pour le tournoi First Strike. Cette contrainte donne aux affrontements un rythme particulièrement efficace et transforme chaque erreur en menace immédiate.

Le dessin dynamique de Christophe Alliel prend toute son ampleur dans ces séquences. Les méchas possèdent une véritable présence, les combats restent lisibles malgré leur intensité et Blackstone dégage une atmosphère suffisamment rude pour donner le sentiment que chaque victoire doit être arrachée.

Mais derrière le spectacle mécanique se construit surtout le parcours de Soni. Le jeune pilote doit progressivement cesser de subir les événements pour apprendre à prendre des décisions, faire confiance à sa machine et assumer ce lien mystérieux qui les unit.

Ce deuxième tome développe ainsi efficacement l’univers de la série en associant entraînement, combats de méchas, mystère technologique et esprit de compétition. L’arrivée du First Strike ouvre également des perspectives prometteuses pour la suite, alors que la frontière entre technologie humaine et Phantom semble de plus en plus difficile à définir.

Un deuxième tome plus intense et spectaculaire, qui fait évoluer ses héros en même temps que leurs machines. Christophe Alliel mêle efficacement action et mystère autour d’une question désormais centrale : pour vaincre les Phantoms, les humains devront-ils apprendre à maîtriser une technologie qui pourrait justement les rapprocher de leurs ennemis ? — Note : 4,5/5

Éditeur ‏ : ‎ Glénat BD Date de publication ‏ : ‎ 16 septembre 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 56 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2344076700 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2344076705

Les filles de Magdalena de Chantal van den Heuvel

Les oubliées de l’Histoire : le destin brisé des petites blanchisseuses

Chantal van den Heuvel et Nina Jacqmin mettent en lumière l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire sociale irlandaise à travers le destin de Molly, une jeune femme dont les rêves de musique et de liberté vont se fracasser contre les conventions morales de son époque.

Dans l’Irlande des années 1920, Molly travaille comme domestique auprès d’une famille aisée. Malgré la différence de condition sociale, elle grandit aux côtés de Candice et Brendan, les enfants de la maison. Tous trois partagent une même passion pour la musique et forment un petit orchestre, parenthèse heureuse dans une société encore profondément marquée par les hiérarchies et la religion.

Mais une rencontre avec un jeune officier bouleverse brutalement son existence. Enceinte sans être mariée, Molly devient aux yeux de la bonne société celle qui doit porter seule la honte. Sous la pression du père O’Brien, elle est envoyée dans un couvent de la Magdalena.

La faute supposée de Molly suffit alors à lui retirer sa liberté.

Derrière les murs de l’institution, le discours religieux sur la rédemption masque une réalité beaucoup plus violente. Les jeunes femmes sont contraintes de travailler dans les blanchisseries, privées d’autonomie et soumises aux humiliations. Leur quotidien repose sur une discipline destinée moins à les accompagner qu’à les punir.

La fiction rejoint ici une réalité historique longtemps passée sous silence : celle des Magdalene Laundries, institutions dans lesquelles des milliers de femmes furent enfermées en Irlande au cours du XXe siècle. L’album donne un visage à cette histoire collective en choisissant de la raconter à hauteur de femme, à travers les espoirs, les peurs et la résistance de Molly.

Le récit devient encore plus bouleversant lorsqu’il s’intéresse au sort des enfants. Que deviennent les bébés nés derrière ces murs ? Cette interrogation nourrit le suspense tout en révélant progressivement l’ampleur d’un système où le contrôle exercé sur les femmes s’étend jusqu’à leur maternité.

Molly refuse pourtant de disparaître derrière le statut de « fille perdue » que l’institution voudrait lui imposer. Son combat pour protéger son enfant transforme le personnage en figure de résistance, sans jamais gommer sa vulnérabilité. Elle ne cherche pas à devenir une héroïne : elle tente simplement de conserver son droit à décider de sa propre existence.

Chantal van den Heuvel évite ainsi de réduire son sujet à une succession de violences. L’amitié, la musique et les liens affectifs conservent une place importante et rappellent constamment la vie dont Molly a été brutalement privée. Le contraste entre ses aspirations et l’enfermement rend son parcours d’autant plus poignant.

Le dessin de Nina Jacqmin, porté par des tonalités chaleureuses, apporte une douceur visuelle qui contraste avec la dureté des événements. Cette approche évite toute surenchère et laisse davantage de place aux regards, aux silences et aux émotions.

Les Filles de Magdalena interroge finalement une mécanique de domination qui dépasse les murs du couvent. Famille, société et religion participent à un système dans lequel la honte repose presque exclusivement sur les femmes, tandis que ceux qui les ont placées dans cette situation échappent largement aux conséquences.

En redonnant une voix à celles que l’on a voulu cacher, Chantal van den Heuvel et Nina Jacqmin proposent bien davantage qu’une fiction historique. Un album poignant et nécessaire sur l’enfermement, la maternité et la résistance, qui rappelle combien il est essentiel de faire sortir de l’ombre celles que l’Histoire a trop longtemps condamnées au silence.

Éditeur ‏ : ‎ Vents d’Ouest Date de publication ‏ : ‎ 26 août 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 112 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2749310288 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2749310282

Oscar et la fille de l’île fantôme T1 de Christophe Ferreira

Oscar, le fils du boulanger est bien connu dans la ville de Portbeaumare. Entre deux romans de piraterie, il ne rêve que d’une chose : partir à l’aventure pour écumer les mers ! Un matin, alors qu’il livre le pain sur L’Impétueux, un grand voilier amarré au port, il rencontre Carole, une mystérieuse fille aux cheveux bleus. Intrigué, il ne peut s’empêcher de le raconter à son ami Jéo, mais les murs ont des oreilles et son indiscrétion pourrait bien nuire à la jeune fille.

Christophe Ferreira nous embarque dans une aventure maritime pleine de mystère, portée par un jeune héros qui rêve justement de quitter son quotidien pour découvrir le monde. Oscar est le fils du boulanger de Portbeaumare. Lorsqu’il ne travaille pas, il dévore des romans de piraterie et s’imagine déjà parcourant les océans à bord de grands voiliers.

Mais pour l’instant, l’aventure se limite surtout à ses lectures et aux livraisons de pain qu’il effectue pour son père. Jusqu’au matin où il monte à bord de L’Impétueux, imposant navire amarré dans le port, et aperçoit une étrange jeune fille aux cheveux bleus.

Elle s’appelle Carole et sa présence semble entourée de nombreux secrets.

Oscar ne résiste évidemment pas à l’envie de raconter cette rencontre à son ami Jéo. Une indiscrétion qui pourrait avoir de lourdes conséquences, car à Portbeaumare, certaines informations attirent rapidement les mauvaises oreilles. Sans vraiment le vouloir, le garçon vient peut-être de mettre Carole en danger.

Ce premier tome repose ainsi sur un ressort particulièrement efficace : Oscar rêvait d’aventure sans imaginer qu’elle pouvait surgir au beau milieu de son quotidien. La rencontre avec Carole ouvre progressivement la porte vers un monde plus vaste, où les histoires de marins et les mystères qu’il affectionne pourraient être beaucoup plus réels qu’il ne le pensait.

Christophe Ferreira installe également une jolie dynamique autour de la curiosité de son héros. Oscar est enthousiaste et attachant, mais découvre que les paroles peuvent avoir des conséquences. Son envie de partager un secret devient ainsi le point de départ d’une situation qu’il va devoir assumer.

L’univers maritime apporte immédiatement beaucoup de charme à l’ensemble. Le port, les bateaux et la promesse des îles lointaines nourrissent l’imaginaire d’un récit qui retrouve le plaisir des grandes histoires d’aventure tout en développant son propre mystère autour de Carole et de cette fameuse île fantôme.

Le dessin de Christophe Ferreira accompagne parfaitement cette invitation au voyage. Les décors portuaires, les navires et les personnages donnent une véritable identité à Portbeaumare, tandis que les cheveux bleus de Carole renforcent immédiatement l’étrangeté qui l’entoure.

Ce premier volume prend le temps d’installer ses personnages et ses secrets tout en faisant naître une véritable envie d’ailleurs. Derrière la rencontre entre Oscar et Carole se profile déjà une aventure où piraterie, amitié, dangers et mystères maritimes devraient largement dépasser les rêves du jeune garçon.

Un premier tome charmant et prometteur, porté par le goût de l’aventure et une mystérieuse héroïne venue bouleverser le quotidien d’un garçon qui rêvait justement de prendre le large. Christophe Ferreira ouvre les portes d’un univers maritime plein de secrets où Oscar pourrait bientôt découvrir que vivre une aventure est autrement plus dangereux que de la lire.

Éditeur ‏ : ‎ RUE DE SEVRES Date de publication ‏ : ‎ 9 septembre 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 88 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2810202648 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2810202645

Au secours un loup ! de Orianne Lallemand (Auteur), Loïc Méhée (Illustrations)

Qui n’a jamais rêvé… d’assommer un loup ? Un livre animé drôle et plein de surprises pour sauver les héros des contes.

rianne Lallemand et Loïc Méhée revisitent avec beaucoup d’humour la grande figure du loup des contes traditionnels dans un album pop-up où le jeune lecteur ne se contente plus d’observer l’aventure : il doit intervenir pour sauver les personnages.

Cette fois, le loup a particulièrement faim. Le Petit Chaperon rouge, deux petits cochons et six chevreaux ont déjà disparu. Face à cette inquiétante série d’enlèvements, Pierre part à leur recherche, mais il aura besoin de l’aide de l’enfant pour affronter ce redoutable adversaire.

Tirer, soulever, manipuler ou découvrir ce qui se dissimule derrière les pages : la lecture devient un véritable jeu. Chaque animation fait progresser l’histoire et entretient l’attente, avec toujours cette possibilité que le loup surgisse au moment où on l’attend le moins.

L’album s’amuse intelligemment avec plusieurs contes célèbres. Les enfants reconnaîtront facilement leurs personnages tout en les découvrant réunis dans une aventure complètement nouvelle. Ces références apportent une complicité supplémentaire à la lecture sans nécessiter de connaître parfaitement les histoires originales.

Le loup lui-même reste suffisamment impressionnant pour provoquer quelques petits frissons, mais l’humour désamorce rapidement la peur. L’objectif est bien de jouer à se faire peur, dans une ambiance parfaitement adaptée à Halloween et accessible dès 4 ans.

Les illustrations expressives et colorées de Loïc Méhée renforcent cette dimension ludique. Associées aux mécanismes pop-up, elles donnent du mouvement aux situations et transforment chaque nouvelle page en petite surprise.

La participation demandée à l’enfant constitue surtout la grande réussite de l’ouvrage. Il devient le complice de Pierre et contribue directement au sauvetage des héros. Une manière efficace de maintenir l’attention et de faire de la lecture un moment de partage particulièrement vivant.

Un album pop-up drôle, inventif et délicieusement effrayant qui détourne les contes classiques pour mieux jouer avec leurs personnages. Entre manipulations, surprises et apparitions du grand méchant loup, une aventure participative idéale pour frissonner et rire à l’approche d’Halloween

Éditeur ‏ : ‎ Nathan Date de publication ‏ : ‎ 24 septembre 2026 Édition ‏ : ‎ Illustrated Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 16 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2095060660 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2095060664

L’Arnaqueuse De Wilfried Meance | Par Jean-Pascal Zadi, Michaël Souhaité Avec Fadily Camara, Josiane Balasko, Jean-Pascal Zadi

Fanny, 30 ans, enceinte, n’en peut plus de vivre chez son père avec Virgil, son compagnon, champion de la procrastination. Alors quand elle tombe sur une offre en or : un appartement « parquet, moulures, cheminées » en viager dans Paris, elle fonce tête baissée. Mais Masséna, la vendeuse, est tout sauf mourante…

Critique presse – L’Arnaqueuse

Avec L’Arnaqueuse, Wilfried Meance transforme une préoccupation très contemporaine — l’impossibilité de se loger correctement à Paris — en point de départ d’une comédie de confrontation. Écrit par Jean-Pascal Zadi et Michaël Souhaité, le film oppose une trentenaire enceinte rêvant simplement de prendre son indépendance à une propriétaire qui maîtrise manifestement beaucoup mieux qu’elle les règles du jeu. Une guerre de générations et de nerfs où l’immobilier devient un formidable terrain de comédie.

À 30 ans, Fanny vit toujours chez son père avec Virgil, son compagnon, dont la procrastination semble être devenue un véritable mode de vie. Avec un enfant en route, cette situation devient difficilement tenable. Lorsqu’elle découvre un appartement parisien réunissant le fantasme immobilier absolu — parquet, moulures et cheminées — une solution apparaît enfin. Seule particularité : le logement est vendu en viager.

Fanny accepte le marché en imaginant pouvoir préparer tranquillement son avenir. Mais Masséna, la propriétaire, est loin d’être la vieille dame fragile qu’elle espérait secrètement rencontrer. Plus résistante et surtout beaucoup plus rusée que prévu, elle transforme rapidement le rêve immobilier de Fanny en cauchemar.

Le scénario trouve son meilleur ressort dans cette situation moralement inconfortable. Pour obtenir l’appartement dont elle rêve, Fanny doit attendre la disparition de celle qui l’occupe encore. L’Arnaqueuse s’amuse de cette contradiction et pousse progressivement son héroïne vers des comportements qu’elle n’aurait probablement jamais imaginé adopter.

Derrière la mécanique de comédie apparaît surtout une réalité sociale immédiatement identifiable. Fanny ne cherche pas un hôtel particulier ou une vie luxueuse. Elle veut simplement un logement pour construire sa famille. La difficulté d’accéder à la propriété, les prix parisiens et la dépendance prolongée envers les parents constituent ainsi l’arrière-plan d’un récit qui grossit volontairement les situations sans perdre totalement leur ancrage dans le réel.

Fadily Camara apporte beaucoup d’énergie au personnage. Fanny possède suffisamment de mauvaise foi et d’impatience pour ne jamais devenir une héroïne trop parfaite. Ses réactions parfois excessives alimentent efficacement une escalade où chaque tentative pour reprendre l’avantage finit par provoquer une nouvelle catastrophe.

Face à elle, Josiane Balasko est évidemment dans son élément. Masséna devient rapidement bien davantage qu’un obstacle entre Fanny et son futur appartement. Derrière son âge et son apparente vulnérabilité se cache une adversaire redoutable, capable d’anticiper les coups et surtout d’en rendre quelques-uns. Le duel entre les deux femmes constitue sans surprise le véritable moteur du film.

Jean-Pascal Zadi apporte de son côté son sens du décalage à Virgil, compagnon sympathique mais désespérément peu pressé de devenir adulte. Le personnage permet au scénario d’ajouter une autre source de frustration pour Fanny : tandis qu’elle tente désespérément de construire leur avenir, l’homme qui partage sa vie semble beaucoup moins inquiet par l’urgence de la situation.

Wilfried Meance privilégie une mise en scène efficace et laisse surtout les acteurs porter la mécanique comique. Le film fonctionne particulièrement bien lorsque la confrontation entre Fanny et Masséna se transforme en concours de coups bas. L’humour devient alors volontiers cruel et la sympathie du spectateur peut passer d’un camp à l’autre.

Toutes les situations ne possèdent cependant pas la même efficacité. Le scénario force parfois l’escalade et certains rebondissements deviennent prévisibles à mesure que la guerre entre les deux femmes s’intensifie. La dimension sociale, intéressante dans la première partie, aurait également mérité d’être davantage approfondie plutôt que de céder régulièrement la place à la seule mécanique du gag.

Mais L’Arnaqueuse possède deux atouts suffisamment solides : son duo principal et une situation de départ aussi simple qu’efficace. Le viager devient finalement le révélateur d’une société où deux générations se retrouvent à défendre leur place, leur logement et leur avenir.

Sans révolutionner la comédie française, L’Arnaqueuse exploite avec efficacité les angoisses immobilières contemporaines pour construire un savoureux duel générationnel. Fadily Camara apporte son énergie à une Fanny prête à presque tout pour prendre enfin son indépendance, tandis que Josiane Balasko s’amuse visiblement dans le rôle d’une adversaire beaucoup plus coriace que prévu. Une comédie populaire parfois prévisible, mais rythmée, méchante juste ce qu’il faut et portée par un face-à-face qui fonctionne.