L’Invitation De Olivia Wilde | Par Rashida Jones, Will McCormack Avec Seth Rogen, Olivia Wilde, Penélope Cruz

Angela et Joe invitent leurs mystérieux nouveaux voisins du dessus à dîner. La soirée va alors rapidement faire voler en éclats toutes leurs certitudes.

L’Invitation transforme un simple dîner entre voisins en jeu de massacre conjugal. Olivia Wilde part d’une situation volontairement ordinaire pour observer ce qui se produit lorsque des inconnus pénètrent dans l’intimité d’un couple et commencent, presque sans effort, à faire vaciller tout ce qu’il pensait solide.

Angela et Joe invitent leurs mystérieux nouveaux voisins du dessus à partager un dîner. La soirée commence sous le signe de la politesse et de la curiosité. On fait connaissance, on échange quelques banalités, on observe discrètement ceux que l’on vient de rencontrer. Mais les conversations deviennent rapidement plus personnelles et les frontières entre confidence, provocation et séduction de plus en plus difficiles à distinguer.

Le scénario de Rashida Jones et Will McCormack exploite intelligemment cette progression. Il ne s’agit pas seulement de découvrir qui sont réellement ces voisins, mais de comprendre pourquoi leur présence produit un tel bouleversement chez Angela et Joe. Les invités deviennent progressivement des révélateurs des frustrations et des désirs que le couple avait appris à ne plus regarder.

La table du dîner constitue ainsi un véritable terrain de confrontation. Une question apparemment anodine suffit à créer un silence. Une plaisanterie change soudainement l’atmosphère. Un regard dure quelques secondes de trop. Le film trouve ses meilleurs moments dans ces petits déplacements, lorsque personne n’a encore ouvertement franchi la ligne mais que chacun comprend qu’elle est dangereusement proche.

Seth Rogen excelle dans ce registre du malaise. Joe tente désespérément de conserver une maîtrise qu’il perd progressivement, et l’acteur sait parfaitement exploiter les silences gênants, la jalousie et cette mauvaise foi qui apparaît lorsqu’un personnage se sent menacé.

Olivia Wilde donne davantage de nuances à Angela. Derrière l’apparente stabilité du personnage se dessine progressivement une femme intriguée par ce que cette rencontre révèle de sa propre existence. Le film évite ainsi de désigner un responsable unique de la crise : chacun arrive à cette soirée chargé de frustrations que les autres ne font finalement que mettre au jour.

Penélope Cruz possède quant à elle cette présence immédiatement magnétique qui convient parfaitement au dispositif. Son personnage entretient constamment l’ambiguïté et contribue à installer une tension où le désir devient aussi important que les dialogues.

La réalisation privilégie logiquement le huis clos et la proximité. À mesure que les masques tombent, l’appartement paraît se resserrer autour des personnages. Les regards et les positions autour de la table deviennent presque aussi importants que les paroles. Olivia Wilde comprend que, dans ce type de comédie, le malaise naît souvent moins de ce qui est dit que de la réaction de celui qui vient de l’entendre.

Le film fonctionne également parce qu’il ne transforme pas ses mystérieux voisins en unique source du problème. Ils ne détruisent pas un couple parfaitement heureux : ils révèlent des fissures déjà présentes. Derrière les provocations se pose alors une question beaucoup moins légère : combien de certitudes conjugales continuent d’exister uniquement parce que personne n’est venu les remettre en cause ?

Quelques situations poussent le dispositif jusqu’à la caricature et l’escalade perd parfois la subtilité des premiers échanges. Mais l’efficacité des dialogues et la complémentarité du casting permettent au film de conserver son rythme.

Piquante, drôle et volontairement inconfortable, L’Invitation utilise un dîner entre voisins pour disséquer les certitudes d’un couple. Olivia Wilde signe une comédie adulte où le malaise, le désir et les non-dits deviennent progressivement plus explosifs que n’importe quelle dispute. Seth Rogen excelle dans la gêne, tandis que Penélope Cruz apporte au récit une ambiguïté particulièrement savoureuse. Un huis clos mordant qui rappelle qu’il suffit parfois d’inviter les mauvaises personnes à dîner pour commencer à regarder autrement toute sa vie.

Histoires De La Nuit De Léa Mysius | Par Léa Mysius Avec Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon

Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée avec pour seule voisine, Cristina, une peintre italienne. Alors que tout le monde prépare une soirée d’anniversaire surprise pour Nora, trois hommes rôdent autour de la maison et s’invitent à la fête, faisant surgir des secrets bien gardés…

Histoires De La Nuit installe d’abord son récit dans une apparente tranquillité rurale avant de la fissurer progressivement. Léa Mysius transforme une ferme isolée, une fête d’anniversaire et quelques visiteurs inattendus en matière à un thriller intime où la menace extérieure finit surtout par révéler ce que les personnages tentaient de maintenir enfoui.

Nora, Thomas et leur fille Ida vivent à l’écart du monde. Leur seule voisine est Cristina, une peintre italienne. Ce quotidien retiré semble avoir trouvé son équilibre jusqu’à l’organisation d’une soirée surprise pour l’anniversaire de Nora. Mais tandis que les préparatifs avancent, trois hommes commencent à rôder autour de la propriété. Leur présence devient de plus en plus inquiétante jusqu’à ce qu’ils s’invitent à la fête.

À partir de cette intrusion, le film joue intelligemment sur deux formes de menace. Il y a d’abord celle, immédiatement identifiable, de ces inconnus dont les intentions restent difficiles à cerner. Puis une autre, beaucoup plus intime, apparaît : celle des secrets que leur arrivée oblige les habitants de la ferme à affronter.

Léa Mysius utilise parfaitement l’isolement du décor. La campagne, qui pouvait initialement représenter un refuge, devient progressivement un piège. La nuit efface les repères, les distances prennent une autre dimension et l’absence de voisinage renforce la sensation que les personnages ne pourront compter que sur eux-mêmes.

La réalisatrice préfère installer le malaise plutôt que provoquer artificiellement la peur. Un bruit extérieur, une silhouette aperçue au loin ou un comportement légèrement inhabituel suffisent à modifier l’atmosphère. Le spectateur est placé dans une situation d’incertitude permanente : quelque chose menace cette famille, mais il reste difficile de déterminer si le danger vient réellement de l’extérieur.

Hafsia Herzi trouve en Nora un personnage particulièrement complexe. À mesure que la soirée avance, son interprétation laisse apparaître différentes couches d’une femme dont le présent semble construit sur des éléments du passé qu’elle préférerait ne pas voir ressurgir. Son jeu contenu renforce efficacement l’ambiguïté du récit.

Benoît Magimel apporte à Thomas une présence plus massive mais tout aussi trouble. Derrière l’image du couple installé se dessinent progressivement des tensions et des non-dits qui donnent une autre lecture aux événements. Bastien Bouillon s’inscrit parfaitement dans cet univers où chaque personnage semble susceptible de posséder une partie de la vérité sans jamais la révéler complètement.

La fête d’anniversaire constitue un excellent dispositif dramatique. Elle devrait célébrer Nora, mais devient au contraire le moment où son existence menace de se désagréger. Les invités, les conversations et les apparences sociales empêchent dans un premier temps la violence d’éclater ouvertement. Lorsque les trois hommes franchissent finalement la frontière de la propriété, l’espace intime ne peut plus être protégé.

Léa Mysius travaille également sur la manière dont le passé contamine le présent. Les secrets ne sont jamais de simples informations destinées à provoquer un retournement de situation. Ils modifient progressivement notre perception des personnages et obligent à reconsidérer ce que nous pensions avoir compris de cette famille.

Le film peut parfois pousser assez loin cette volonté d’entretenir le mystère. Certaines informations sont volontairement retenues et le rythme prend le temps d’installer ses personnages avant de faire véritablement basculer la soirée. Mais cette lenteur participe à la sensation d’étouffement qui gagne progressivement le récit.

La nuit devient finalement bien davantage qu’un décor. Elle permet aux identités de se brouiller, aux souvenirs de revenir et aux comportements que la lumière du jour maintenait sous contrôle de se révéler.

Troublant, tendu et remarquablement atmosphérique, Histoires De La Nuit transforme une fête d’anniversaire en lente implosion familiale. Léa Mysius joue habilement sur la frontière entre menace extérieure et violence intime, utilisant l’isolement de la campagne pour enfermer progressivement ses personnages dans leurs propres secrets. Hafsia Herzi impressionne par la retenue de son interprétation, tandis que Benoît Magimel et Bastien Bouillon renforcent l’ambiguïté d’un récit où la véritable menace n’est pas forcément celle que l’on aperçoit rôder dans la nuit.

Resident Evil De Zach Cregger | Par Zach Cregger, Shay Hatten Avec Austin Abrams, Paul Walter Hauser, Zach Cherry

Bryan, coursier médical, s’engage dans une course effrénée pour survivre, alors qu’autour de lui le monde s’enfonce dans un chaos total.

Resident Evil revient au cinéma sous la direction de Zach Cregger et choisit de repartir sur des bases radicalement différentes. Plutôt que de reproduire une nouvelle fois les précédentes adaptations, le film privilégie une expérience de survie nerveuse et horrifique, centrée sur un personnage ordinaire brutalement projeté au cœur d’un monde qui s’effondre.

Bryan est coursier médical. Rien ne le destine à devenir un héros. Alors qu’il effectue son travail, une situation apparemment ordinaire bascule progressivement dans le chaos. Les rues deviennent dangereuses, les repères disparaissent et survivre quelques minutes supplémentaires devient bientôt son unique objectif.

Cette simplicité constitue l’une des bonnes idées du film. Bryan n’est ni militaire ni spécialiste des armes. Il ne possède aucune connaissance particulière lui permettant de comprendre immédiatement ce qui se déroule autour de lui. Le spectateur découvre donc la catastrophe en même temps que lui, à hauteur d’homme, dans une confusion qui participe directement à la tension.

Zach Cregger exploite intelligemment cette perte de contrôle. Après Barbarian et Weapons, le cinéaste retrouve son goût pour les ruptures de ton, les situations imprévisibles et une horreur capable de surgir là où on ne l’attend pas. L’univers de Resident Evil lui offre un terrain particulièrement adapté à cette approche.

Austin Abrams porte une grande partie du récit. Son Bryan fonctionne précisément parce qu’il n’a rien du héros d’action traditionnel. La peur, l’épuisement et les mauvaises décisions participent à sa crédibilité. Paul Walter Hauser et Zach Cherry apportent quant à eux cette étrangeté et ce décalage qui permettent au film de ne jamais devenir une simple succession de courses-poursuites.

Le scénario signé Zach Cregger et Shay Hatten comprend surtout que Resident Evil fonctionne lorsqu’il donne l’impression que chaque porte ouverte peut cacher une nouvelle menace. Les espaces confinés, les bâtiments abandonnés et les zones plongées dans l’obscurité permettent de renouer avec une véritable logique de survival horror.

L’action reste importante, mais elle n’écrase pas complètement la peur. Le film préfère régulièrement ralentir, isoler son personnage et laisser le spectateur anticiper ce qui pourrait surgir. Cette alternance entre accélérations brutales et moments de silence donne davantage de poids aux confrontations.

Le long-métrage joue naturellement sur l’imaginaire de la franchise sans faire de la référence permanente sa seule raison d’être. L’objectif semble moins de reproduire mécaniquement une aventure connue des joueurs que de retrouver une sensation fondamentale : avancer dans un environnement hostile sans savoir précisément ce qui attend au prochain détour.

Cette volonté n’empêche pas quelques excès. Le chaos prend parfois le dessus sur l’atmosphère et certaines séquences plus spectaculaires s’éloignent de l’efficacité des passages les plus resserrés. Mais le film retrouve rapidement son énergie lorsqu’il revient à Bryan et à sa vulnérabilité.

C’est finalement cette échelle humaine qui permet à cette nouvelle incarnation de trouver sa personnalité. Derrière les créatures et l’effondrement du monde, Resident Evil redevient avant tout une histoire de survie.

Brutal, tendu et généreux dans son approche horrifique, Resident Evil trouve une nouvelle énergie en revenant à l’essence du survival horror. Zach Cregger privilégie la vulnérabilité d’un homme ordinaire à la surenchère héroïque et installe une menace capable de surgir à chaque instant. Austin Abrams fonctionne parfaitement dans ce registre, donnant au chaos une dimension beaucoup plus immédiate. Une relance efficace de la franchise, plus intéressée par la peur de survivre que par la simple accumulation de références.

Nazanine de Gilles Martin-Chauffier

Un grand roman d’amour français sous l’oeil de Khomeiny

Gilles Martin-Chauffier entrelace une histoire d’amour et le basculement historique d’un pays en faisant se rencontrer deux êtres à Paris, quelques mois avant que la révolution iranienne ne bouleverse leurs existences. À travers Nazanine et Paul, le romancier raconte autant la passion que les illusions politiques d’une époque confrontée à une révolution dont elle ne mesure pas encore les conséquences.

À l’été 1978, Nazanine étudie le stylisme tandis que Paul travaille comme journaliste pour un grand hebdomadaire. Ils se rencontrent au Palace, lieu emblématique d’un Paris libre et insouciant, et tombent amoureux presque immédiatement. Leur histoire commence dans une capitale où la fête semble pouvoir durer éternellement, alors qu’à plusieurs milliers de kilomètres l’Iran entre progressivement dans une période décisive.

La révolte contre le shah prend de l’ampleur et passionne la rédaction de Paul. Vue depuis Paris, la révolution possède d’abord quelque chose de séduisant : la chute annoncée d’un régime autoritaire nourrit les espoirs et fournit aux journalistes un formidable récit politique. Mais une révolution observée depuis une rédaction n’est pas la même que celle vécue par ceux qui se trouvent au milieu de ses bouleversements.

Pour Nazanine, les événements n’ont évidemment rien d’abstrait. Son père se trouve à Téhéran et la jeune femme doit retourner en Iran pour tenter de le sauver. Le roman change alors de perspective. L’histoire collective vient brutalement interrompre l’histoire intime et sépare deux personnages qui semblaient appartenir au même monde.

À mesure que l’Iran se transforme, les certitudes commencent également à vaciller à Paris. L’enthousiasme initial laisse place au doute puis à la désillusion. La promesse de liberté se heurte progressivement à l’installation d’un nouvel ordre religieux, tandis que l’arrivée de Khomeiny modifie profondément la nature de la révolution.

Gilles Martin-Chauffier trouve dans ce contraste l’un des ressorts les plus intéressants du roman. Il observe la manière dont l’Occident regarde, interprète et parfois idéalise les bouleversements d’un autre pays. Paul, journaliste, se retrouve directement confronté à cette question : comment raconter une révolution lorsque la réalité finit par contredire le récit que l’on avait commencé à construire ?

Mais le cœur du livre reste Nazanine. Son retour à Téhéran donne un visage intime aux transformations politiques. La liberté, la religion ou la condition des femmes cessent d’être des concepts pour devenir des réalités qui déterminent désormais son quotidien et son avenir.

Paul décide finalement de partir à sa recherche. La quête amoureuse rejoint alors le reportage et transforme le voyage en confrontation avec un pays en pleine métamorphose. Retrouver Nazanine signifie aussi comprendre ce qui est réellement en train de se produire en Iran.

Le roman joue ainsi sur deux mouvements opposés : tandis que Paul et Nazanine tentent de préserver leur histoire, l’Histoire avec un grand H les éloigne inexorablement. Leur amour devient le fil conducteur d’une époque où les idéaux, les convictions et les libertés sont brutalement remis en question.

Gilles Martin-Chauffier signe un récit où romance, journalisme et révolution politique se répondent constamment. Le Paris de la fin des années 1970 et le Téhéran révolutionnaire forment deux mondes que tout semble progressivement séparer, alors que les personnages tentent encore de maintenir un lien entre eux.

Un roman d’amour ample et romanesque, mais aussi le portrait d’une époque saisie au moment où ses illusions commencent à se fissurer. À travers Nazanine et Paul, Gilles Martin-Chauffier raconte avec force comment une révolution regardée de loin peut susciter l’enthousiasme avant de révéler, pour ceux qui la vivent, un visage autrement plus sombre.

Éditeur ‏ : ‎ Albin Michel Date de publication ‏ : ‎ 16 septembre 2026 Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 288 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2226513620 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2226513625

Le Studio photo de Nankin De Ao Shen | Par Ao Shen, Luyang Xu Avec Liu Haoran, Xiao Wang, Ye Gao

Au moment de la prise sanglante de Nankin (Chine) par l’armée japonaise en décembre 1937, un jeune homme échappe à la mort en prétendant pouvoir aider l’armée nippone à développer les photos de ses exactions. Il s’installe dans un studio photo qui devient alors un lieu de résistance, et risque sa vie pour sauver des familles et révéler les preuves des atrocités commises.

Le Studio photo de Nankin revient sur l’un des épisodes les plus tragiques du XXe siècle en choisissant un angle particulièrement fort : celui de l’image comme preuve. Ao Shen situe son récit en décembre 1937, lors de la prise de Nankin par l’armée impériale japonaise, et transforme un modeste studio photographique en refuge, en lieu de résistance et surtout en espace où peut être préservée la mémoire des atrocités commises.

Alors que la ville bascule dans la violence, un jeune homme échappe à la mort en affirmant pouvoir développer les photographies prises par les soldats japonais. Ce mensonge lui permet de survivre et de s’installer dans un studio photo. Mais les négatifs qui lui sont confiés révèlent progressivement l’ampleur des crimes perpétrés.

Le dispositif choisi par Ao Shen est d’une redoutable efficacité. Dans la chambre noire, chaque photographie qui apparaît dans le révélateur fait surgir une réalité que ses auteurs pensent pouvoir contrôler. Photographier devait documenter leur puissance ; développer ces images va au contraire permettre d’en conserver les preuves.

Le studio devient ainsi le véritable cœur du film. À l’extérieur règnent la peur, les exécutions et l’occupation militaire. À l’intérieur, quelques individus tentent de survivre, de protéger des familles et de préserver des images susceptibles de témoigner. Cette opposition entre un espace minuscule et l’immensité de la tragédie donne au récit une grande partie de sa tension.

Liu Haoran incarne efficacement cet homme ordinaire contraint de devenir progressivement acteur de la résistance. Le personnage n’est pas présenté comme un héros immédiatement prêt au sacrifice. Il cherche d’abord à survivre. C’est la confrontation répétée aux photographies, aux victimes et aux personnes réfugiées autour de lui qui transforme peu à peu cette survie individuelle en responsabilité collective.

Xiao Wang et Ye Gao participent à cette dimension chorale essentielle. Car derrière le suspense, Le Studio photo de Nankin raconte aussi des civils confrontés à une question terrible : que peut encore faire un individu lorsque la violence historique semble avoir supprimé toute possibilité d’action ?

Ao Shen évite autant que possible de transformer les atrocités en spectacle. La violence demeure présente et parfois difficile à soutenir, mais le film trouve souvent davantage de puissance dans ce qu’il suggère ou dans les réactions de ceux qui découvrent les images. Une photographie devient alors plus bouleversante qu’une reconstitution spectaculaire.

Cette place accordée aux archives et à la preuve donne au film une dimension qui dépasse le seul récit de guerre. Que reste-t-il d’un crime lorsque ses auteurs peuvent le nier ? Qui conserve les traces ? Et à partir de quel moment celui qui possède une preuve devient-il responsable de sa transmission ?

La photographie prend ainsi plusieurs significations. Elle peut être trophée pour celui qui croit immortaliser sa domination, preuve pour celui qui souhaite dénoncer un crime et mémoire pour les générations qui n’ont pas vécu les événements. Le même morceau de pellicule change entièrement de sens selon celui qui le regarde.

La mise en scène exploite particulièrement bien la matérialité de la photographie argentique : négatifs, bains chimiques, tirages et images qui apparaissent lentement dans l’obscurité. Ce processus presque silencieux devient une source de suspense, car développer une photographie signifie aussi prendre le risque d’être découvert.

Le film assume néanmoins une forte dimension émotionnelle et certains passages appuient davantage leur message. La frontière entre devoir de mémoire et dramatisation reste particulièrement délicate lorsqu’il s’agit de représenter un événement historique d’une telle violence. Mais l’idée centrale demeure suffisamment puissante pour éviter que le récit ne se réduise à une succession de scènes destinées à provoquer l’émotion.

Le Studio photo de Nankin parle finalement autant de ceux qui ont vécu l’Histoire que de ceux qui devront ensuite la raconter. Sauver une personne constitue un acte de résistance. Sauver une preuve peut permettre de préserver la mémoire de milliers d’autres.

Puissant, éprouvant et nécessaire, Le Studio photo de Nankin trouve dans la photographie un remarquable outil de cinéma et de mémoire. Ao Shen transforme une chambre noire en lieu de résistance où chaque image développée devient une preuve arrachée à l’oubli. Au-delà du récit historique, le film interroge notre responsabilité face aux traces laissées par les crimes : voir, conserver et transmettre pour empêcher que les victimes disparaissent une seconde fois

Mārama De Taratoa Stappard

Dans les landes désolées du Yorkshire du Nord en 1859 à l’époque de l’Angleterre Victorienne, Mary Stevens, une femme māorie en quête de vérité sur ses origines, rejoint le manoir Hawkser. Entre les couloirs lugubres, apparaissent alors d’ancestrales visions qui révèlent peu à peu un mystère terrifiant.

Mārama investit les codes du cinéma gothique pour mieux les détourner. Manoir isolé, landes noyées dans la brume, couloirs obscurs, visions inquiétantes : tous les attributs du genre sont présents. En plaçant une femme māorie au cœur de l’Angleterre victorienne de 1859, Taratoa Stappard transforme progressivement le récit de maison hantée en confrontation avec une histoire coloniale qui refuse de rester enterrée.

Mary Stevens arrive dans le Yorkshire du Nord pour retrouver la vérité sur ses origines. Sa quête la conduit jusqu’au manoir Hawkser, imposante demeure dont l’atmosphère laisse rapidement deviner que certaines histoires ont été soigneusement dissimulées.

À mesure que Mary explore les lieux, des visions ancestrales commencent à apparaître. Ce qui pourrait d’abord relever du phénomène surnaturel devient progressivement une autre forme de mémoire. Les apparitions ne sont pas simplement destinées à effrayer : elles semblent vouloir transmettre ce que les vivants ont choisi d’oublier.

C’est dans cette articulation entre horreur gothique et mémoire coloniale que Mārama trouve sa véritable singularité. Taratoa Stappard reprend un imaginaire profondément associé à la culture britannique pour le regarder depuis le point de vue d’une héroïne issue d’un peuple colonisé. La grande demeure victorienne, traditionnellement hantée par les secrets d’une famille, devient ici le symbole d’une société construite sur des histoires qu’elle préfère taire.

Ariāna Osborne porte le film par une présence remarquable. Mary n’est jamais réduite à une victime découvrant les horreurs qui l’entourent. Comprendre ses origines revient aussi à reprendre possession d’une histoire dont d’autres ont contrôlé le récit. L’actrice fait cohabiter vulnérabilité, détermination et colère dans une interprétation particulièrement maîtrisée.

Toby Stephens apporte une autorité parfaitement adaptée à cet univers victorien gouverné par les apparences et les rapports de pouvoir. Umi Myers participe quant à elle à la dimension plus intime et mémorielle du récit.

Visuellement, Taratoa Stappard exploite pleinement son décor. Les landes du Yorkshire, les intérieurs faiblement éclairés et les longs couloirs du manoir composent un environnement où l’isolement devient presque physique. La caméra laisse régulièrement une partie du cadre dans l’ombre, donnant constamment l’impression qu’une présence demeure hors champ.

Le film privilégie ainsi une peur lente. Les visions, les sons et les traces du passé installent davantage le malaise qu’une accumulation de jump scares. Cette retenue permet au surnaturel de conserver une intéressante ambiguïté : les fantômes constituent-ils réellement une menace ou sont-ils les derniers témoins capables de raconter la vérité ?

La quête généalogique devient progressivement une entreprise de dévoilement. Retrouver ses origines signifie pour Mary faire remonter à la surface une mémoire enfouie et affronter les conséquences d’un passé dont les traces continuent d’exister dans le présent.

Le rythme volontairement contemplatif pourra néanmoins frustrer les amateurs d’horreur plus frontale. Certaines révélations sont longuement préparées et la dimension symbolique prend régulièrement le dessus sur l’épouvante pure. Mais cette lenteur participe aussi à l’atmosphère étouffante recherchée par Stappard.

Élégant, inquiétant et politiquement chargé, Mārama renouvelle intelligemment le gothique victorien en adoptant une perspective māorie. Taratoa Stappard utilise les fantômes comme les gardiens d’une mémoire que l’Histoire a tenté d’effacer. Ariāna Osborne s’impose dans un rôle intense, au cœur d’une œuvre singulière où l’épouvante, l’identité et l’héritage colonial se répondent constamment.

Les Immortelles De Caroline Deruas Peano | Par Caroline Deruas Peano, Jihane Chouaib Avec Lena Garrel, Louiza Aura, Emmanuelle Béart

1992. Sud de la France. Charlotte et Liza, 17 ans, sont inséparables depuis l’enfance. Elles partagent leur adolescence rebelle, leur passion pour la musique pop et leur désir de vivre à Paris. Mais un drame les sépare et Charlotte se retrouve seule, un pied tendu vers la vie adulte, portant des rêves pour deux.

Avec Les Immortelles, Caroline Deruas Peano plonge dans le sud de la France de 1992 pour raconter cette période aussi brève qu’intense où l’amitié peut sembler plus importante que tout le reste. À travers Charlotte et Liza, deux adolescentes de 17 ans convaincues que leur avenir s’écrira ensemble, la réalisatrice compose un récit d’apprentissage qui bascule progressivement vers quelque chose de plus douloureux : apprendre à continuer lorsque celle avec qui l’on imaginait sa vie n’est plus là.

Charlotte et Liza sont inséparables depuis l’enfance. Elles partagent leurs goûts, leurs révoltes, leurs découvertes et surtout un même projet : quitter le Sud pour rejoindre Paris. La musique pop accompagne leurs journées et nourrit leurs rêves d’ailleurs. À 17 ans, la capitale représente moins une destination précise qu’une promesse : celle de devenir enfin celles qu’elles veulent être.

Un drame vient brutalement interrompre cette projection commune.

Charlotte se retrouve alors seule au moment même où l’adolescence commence à disparaître. Elle doit entrer dans l’âge adulte en portant non seulement ses propres aspirations, mais également celles de Liza. Cette idée — continuer à rêver pour deux — constitue le véritable cœur émotionnel du film.

Caroline Deruas Peano et Jihane Chouaib évitent de construire leur récit uniquement autour de la tragédie. Avant la perte, il y a la vie. Les conversations interminables, la musique, les provocations, les premières expériences et cette conviction adolescente que certaines amitiés sont indestructibles. Le film prend le temps de faire exister cette relation afin que son absence puisse ensuite occuper tout l’espace.

Lena Garrel trouve en Charlotte un personnage dont l’évolution repose largement sur les silences et les contradictions. Elle traduit avec finesse ce moment où la douleur ne correspond pas nécessairement aux comportements que les adultes attendent d’une personne endeuillée. Charlotte peut rire, désirer, se mettre en colère ou continuer à écouter les chansons qu’elle partageait avec son amie. Le deuil n’efface pas l’adolescente qu’elle était.

Face à elle, Louiza Aura donne à Liza une présence suffisamment forte pour continuer à habiter le récit après le drame. C’est essentiel : le personnage ne devient jamais uniquement « celle qui manque ». Elle demeure une personnalité, une voix, une énergie et un ensemble de souvenirs avec lesquels Charlotte doit désormais apprendre à vivre.

Emmanuelle Béart apporte une autre génération au film et permet d’élargir cette réflexion sur la perte et la transmission. Sa présence introduit également le regard des adultes sur une jeunesse dont ils peuvent observer les blessures sans nécessairement savoir comment les réparer.

La reconstitution de 1992 reste intelligemment éloignée de la nostalgie décorative. Les vêtements, les objets et surtout la musique installent une époque, mais le film ne transforme jamais les années 1990 en catalogue de références. L’absence des réseaux sociaux et des téléphones omniprésents donne néanmoins une texture particulière aux relations : les personnages vivent leurs émotions dans une proximité physique et une forme d’insouciance qui appartiennent pleinement à cette période.

La musique occupe logiquement une place centrale. Pour Charlotte et Liza, les chansons sont une manière de se construire une identité et d’imaginer un ailleurs. Après le drame, elles deviennent autre chose : des capsules de mémoire capables de ramener en quelques secondes une personne disparue.

Caroline Deruas Peano filme cette jeunesse sans l’idéaliser. L’adolescence est lumineuse mais aussi brutale, égoïste, excessive. Le film comprend surtout que la disparition d’un proche à cet âge possède une violence particulière : elle introduit soudainement la notion de finitude dans une période où l’on se croit encore immortel.

Quelques passages empruntent des chemins plus familiers du récit initiatique et le symbolisme du passage à l’âge adulte se montre parfois appuyé. Mais la sincérité du regard et l’interprétation des deux jeunes comédiennes permettent à l’émotion de rester juste.

Sensible et profondément mélancolique, Les Immortelles raconte moins la disparition d’une adolescente que la manière dont celle qui reste apprend à vivre avec elle. Caroline Deruas Peano restitue avec beaucoup de justesse l’intensité des amitiés de jeunesse, lorsque les rêves semblent nécessairement devoir se conjuguer à deux. Lena Garrel et Louiza Aura donnent une belle vérité à cette relation, tandis que la musique et l’atmosphère de 1992 accompagnent un récit où grandir signifie aussi accepter que certaines personnes continuent de vivre uniquement à travers ceux qui se souviennent d’elles.

Vade Retro De Antonin Peretjatko | Par Antonin Peretjatko Avec Estéban, Pascal Tagnati, Yolène Gontrand

Norbert, vampire de bonne famille aristo-réac, doit trouver une femme de sang pur à mordre et à épouser s’il veut survivre et ne pas être renié par ses parents. Envoyé en bateau au Japon, accompagné de son valet gardien de musée, il fait naufrage sur l’île de Boulet Rouge.

Avec Vade Retro, Antonin Peretjatko s’empare du mythe du vampire pour mieux le débarrasser de sa noblesse gothique. Ici, pas de château inquiétant, de romantisme funèbre ou de créature tragiquement condamnée à l’immortalité. Son vampire est un héritier aristo-réac, prisonnier d’une famille obsédée par la pureté du sang et envoyé à l’autre bout du monde pour trouver l’épouse susceptible d’assurer sa survie. Une prémisse suffisamment extravagante pour permettre au cinéaste de renouer avec son goût pour l’absurde et la satire.

Norbert appartient à une famille qui ne plaisante ni avec les traditions ni avec la généalogie. Pour continuer à vivre et éviter d’être renié par ses parents, il doit trouver une femme de « sang pur », la mordre puis l’épouser. Une sorte de mariage arrangé vampirique où la conservation de la lignée prend un sens particulièrement littéral.

Accompagné de son valet, par ailleurs gardien de musée, Norbert embarque donc pour le Japon. Mais le voyage tourne court lorsque les deux hommes font naufrage sur l’île de Boulet Rouge. L’expédition matrimoniale se transforme alors en odyssée burlesque où les certitudes aristocratiques du vampire se heurtent à un monde qui n’a aucune raison de respecter ses codes.

Antonin Peretjatko utilise le fantastique moins pour provoquer la peur que pour pousser jusqu’à l’absurde certaines obsessions très humaines. Derrière la quête du « sang pur », difficile de ne pas reconnaître une caricature des discours sur la filiation, l’entre-soi, l’héritage et la préservation d’un ordre social fantasmé. Le vampire devient ainsi une créature moins inquiétante que ridiculement attachée à ses privilèges.

Estéban correspond parfaitement à cet univers. Son jeu décalé et son apparente impassibilité donnent à Norbert une dimension immédiatement comique. Le personnage traverse des situations de plus en plus improbables tout en conservant l’assurance de celui qui a été élevé dans la conviction que sa naissance lui confère naturellement une place supérieure.

Pascal Tagnati constitue un contrepoint efficace dans le rôle du valet. Leur relation détourne joyeusement le traditionnel duo maître-serviteur : les hiérarchies héritées du vieux monde deviennent beaucoup plus difficiles à maintenir lorsque les personnages sont naufragés sur une île et que les titres de noblesse ne servent plus à grand-chose. Yolène Gontrand participe à cette galerie de personnages où chacun semble évoluer selon une logique légèrement différente de celle des autres.

La mise en scène de Peretjatko épouse cette liberté. Vade Retro préfère les ruptures de ton, les digressions et les situations incongrues à une narration parfaitement disciplinée. Le film peut passer de la parodie fantastique à la comédie d’aventures avant de bifurquer vers la satire politique ou sociale.

Cette profusion constitue autant son charme que sa principale faiblesse. Certains gags fonctionnent immédiatement, d’autres cultivent volontairement un humour plus étrange, presque désaccordé. Le récit donne parfois l’impression de préférer une nouvelle idée comique à la progression de son intrigue. Mais vouloir discipliner complètement un tel projet reviendrait probablement à lui retirer une partie de sa personnalité.

Car Vade Retro fonctionne précisément par son refus du sérieux. Le film utilise une créature associée depuis des siècles à la peur pour se moquer d’une autre forme de monstruosité : celle d’un monde tellement obsédé par ses origines et ses privilèges qu’il ne remarque pas combien il est devenu grotesque.

Loufoque, irrévérencieux et volontairement indiscipliné, Vade Retro détourne avec plaisir le mythe du vampire pour en faire une satire de l’aristocratie, de l’entre-soi et de l’obsession de la « pureté ». Antonin Peretjatko assume un humour absurde qui ne fonctionnera pas toujours avec la même efficacité, mais Estéban trouve dans cet aristocrate vampirique complètement dépassé un personnage taillé pour son sens du décalage. Une curiosité burlesque et politique qui préfère joyeusement le mauvais esprit aux canines bien aiguisées.

La Vénus électrique De Pierre Salvadori | Par Pierre Salvadori, Benoît Graffin Avec Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche

Paris, 1928. Antoine Balestro, jeune peintre en vogue, n’arrive plus à travailler depuis la mort de son épouse et désespère Armand, son galeriste.

vec La Vénus électrique, Pierre Salvadori retrouve ce mélange de comédie, de mélancolie et de sentiments contrariés qui traverse une grande partie de son cinéma. Dans le Paris de 1928, le réalisateur imagine la rencontre entre un peintre incapable de faire le deuil de son épouse et une jeune femme qui, presque par accident, va lui faire croire qu’elle peut communiquer avec les morts. Une imposture qui aurait pu n’être qu’un efficace ressort de comédie devient progressivement une réflexion beaucoup plus délicate sur le deuil, l’illusion et la nécessité parfois vitale de croire à ce que l’on sait pourtant impossible.

Antoine Balestro est un jeune peintre en pleine ascension lorsque la mort de son épouse interrompt brutalement son élan. Il ne peint plus et semble avoir perdu avec elle toute capacité à regarder le monde. Son galeriste Armand assiste impuissant à cette disparition progressive de l’artiste qu’il représentait.

Un soir, Antoine cherche une réponse du côté du spiritisme. Ivre et désespéré, il tente d’entrer en contact avec sa femme depuis la roulotte d’une voyante. Mais la voix qui lui répond n’appartient pas à l’au-delà. Suzanne, modeste foraine entrée dans la roulotte pour voler de quoi manger, improvise quelques réponses. Antoine y croit.

Ce malentendu devient bientôt une véritable entreprise. Suzanne se découvre un talent inattendu pour l’imposture et Armand comprend rapidement l’intérêt de maintenir l’illusion : depuis ces prétendues conversations avec sa femme disparue, Antoine recommence à peindre. Les séances se multiplient et le mensonge devient de plus en plus difficile à interrompre.

Le scénario cosigné par Pierre Salvadori et Benoît Graffin repose sur une contradiction particulièrement féconde. Suzanne ment à Antoine, mais ce mensonge lui fait du bien. Elle exploite sa douleur tout en lui permettant de retrouver progressivement le goût de créer. La question morale devient alors beaucoup moins évidente qu’elle ne le semblait : faut-il nécessairement détruire une illusion lorsqu’elle aide quelqu’un à revenir parmi les vivants ?

La situation se complique évidemment lorsque Suzanne tombe amoureuse de celui qu’elle manipule. Elle se retrouve alors confrontée à un paradoxe cruel : Antoine se rapproche d’elle sans savoir réellement qui elle est, tandis qu’elle doit continuer à faire exister une morte pour rester auprès de lui.

Pio Marmaï apporte à Antoine une fragilité qui contraste intelligemment avec son énergie habituelle. Son personnage pourrait facilement sombrer dans le romantisme tragique, mais l’acteur conserve suffisamment de maladresse et d’humanité pour maintenir le film dans cet équilibre entre gravité et comédie.

Anaïs Demoustier trouve de son côté un très beau personnage en Suzanne. Son talent pour le mensonge n’en fait jamais une manipulatrice froide. L’actrice laisse progressivement apparaître le malaise d’une femme qui découvre que l’imposture grâce à laquelle elle a pénétré dans la vie d’Antoine l’empêche désormais d’y entrer véritablement. Son jeu accompagne subtilement le passage de la nécessité — voler pour manger — au sentiment amoureux.

Gilles Lellouche apporte à Armand une énergie plus pragmatique et contribue largement au versant comique du récit. Son galeriste comprend avant tout le monde que les fausses séances peuvent remettre Antoine au travail et devient rapidement complice d’un mensonge qu’il justifie par ses résultats. Cette alliance improbable entre la foraine et le marchand d’art offre au film plusieurs de ses situations les plus savoureuses.

La reconstitution du Paris de la fin des années 1920 n’est jamais uniquement décorative. Pierre Salvadori exploite une époque où le goût pour le spiritisme, les spectacles forains et les bouleversements artistiques permettent naturellement au réel et à l’illusion de cohabiter. La mise en scène conserve néanmoins une certaine légèreté et refuse l’académisme du film historique.

C’est précisément dans ce mélange que La Vénus électrique trouve sa personnalité. Le film peut être drôle sans tourner le deuil en dérision et romantique sans idéaliser le mensonge sur lequel repose la relation. Salvadori préfère les personnages imparfaits, ceux qui font parfois quelque chose de moralement discutable pour des raisons profondément humaines.

Quelques développements restent plus prévisibles, notamment lorsque la révélation de l’imposture se rapproche et que le récit doit confronter ses personnages aux conséquences de leurs choix. Mais l’interprétation et la finesse des dialogues empêchent la mécanique sentimentale de prendre complètement le dessus.

Élégante, drôle et délicatement mélancolique, La Vénus électrique transforme une arnaque au spiritisme en une belle histoire sur le deuil, la création et les illusions dont nous avons parfois besoin pour continuer à vivre. Pierre Salvadori retrouve son goût pour les personnages imparfaits et les sentiments qui surgissent au mauvais moment. Anaïs Demoustier et Pio Marmaï forment un duo particulièrement touchant, efficacement accompagné par Gilles Lellouche. Une comédie romantique d’époque pleine de charme, derrière laquelle se cache une question plus profonde : un mensonge reste-t-il condamnable lorsqu’il redonne à quelqu’un l’envie de vivre ?

Dix pour cent De Émilie Noblet | Par Fanny Herrero, Lison Daniel Avec Camille Cottin, Thibault de Montalembert, Nicolas Maury

Cinq ans après la fermeture de l’agence ASK, Andréa veut devenir réalisatrice. Mais la perte de son acteur principal à quelques jours du tournage la force à réunir son ancienne équipe ce qui ravivera leurs amitiés et leurs rivalités.

Cinq ans après la fermeture de l’agence ASK, Dix pour cent retrouve ses personnages emblématiques pour un passage au long-métrage aussi attendu que délicat. Émilie Noblet, accompagnée à l’écriture par Fanny Herrero et Lison Daniel, devait relever un double défi : retrouver l’esprit d’une série devenue culte sans transformer ces retrouvailles en simple exercice nostalgique, et surtout donner une véritable raison d’être cinématographique à ce retour.

Andréa Martel a changé de vie. Après avoir passé des années à défendre les carrières des autres, elle souhaite désormais réaliser son premier film. Mais lorsque son acteur principal abandonne le projet à quelques jours du tournage, tout menace de s’effondrer. Pour sauver ce qui représente une étape essentielle de sa nouvelle vie, Andréa se tourne vers ceux qui ont autrefois partagé son quotidien : l’ancienne équipe d’ASK.

L’idée est particulièrement habile parce qu’elle permet à Dix pour cent de devenir, en quelque sorte, le sujet de son propre film. Une ancienne équipe tente de fabriquer un long-métrage au moment même où la série dont elle est issue cherche à réussir sa propre transformation en œuvre de cinéma. Ce jeu de miroir constitue l’un des aspects les plus intéressants du scénario.

Le plaisir des retrouvailles est évidemment immédiat. Andréa, Mathias, Gabriel, Noémie, Arlette et les autres retrouvent rapidement leurs automatismes, leurs rivalités, leurs névroses et cette manière si particulière de transformer le moindre problème professionnel en catastrophe personnelle. Les apparitions de célébrités, dont George Clooney, prolongent également l’un des principes fondateurs de la série : confronter l’image publique des stars à une version plus fragile, absurde ou décalée de leur quotidien.

Camille Cottin reste naturellement le moteur de l’ensemble. Elle retrouve l’énergie nerveuse d’Andréa, son autorité et cette capacité à avancer lorsqu’autour d’elle tout semble s’écrouler. Mais le changement de fonction apporte au personnage une vulnérabilité nouvelle. Andréa ne protège plus le projet d’un client : elle défend le sien. Elle qui savait gérer les egos et les crises des autres découvre ce que signifie être personnellement exposée à l’échec.

Thibault de Montalembert retrouve avec beaucoup de naturel Mathias, tandis que Nicolas Maury conserve toute la singularité qui faisait de Gabriel l’un des personnages les plus attachants de la série. Le reste de la distribution participe à cette impression de famille professionnelle que le temps a dispersée sans parvenir à véritablement rompre les liens.

Mais ces retrouvailles représentent également le principal danger du film.

Un spectateur qui a suivi quatre saisons de Dix pour cent éprouve nécessairement quelque chose en revoyant ces personnages. Pourtant, reconnaître quelqu’un que l’on aimait n’est pas suffisant pour construire un film. Une réplique familière peut provoquer un sourire, une apparition surprise créer un petit événement et un clin d’œil réveiller un souvenir. Le long-métrage doit aller plus loin.

Émilie Noblet semble consciente de ce piège et cherche constamment un équilibre entre fidélité et renouvellement. Le film fonctionne ainsi beaucoup mieux lorsqu’il utilise le passé des personnages pour raconter ce qu’ils sont devenus que lorsqu’il se contente de reproduire les mécanismes de la série. Certaines séquences donnent malgré tout l’impression de devoir cocher les cases attendues : retrouver tel personnage, offrir son moment à un autre, introduire une célébrité ou rappeler une ancienne dynamique.

Cette accumulation rend parfois le récit plus chargé qu’il ne devrait l’être. Le film veut satisfaire les fidèles tout en racontant une nouvelle histoire, développer Andréa, retrouver l’esprit choral d’ASK et exploiter les possibilités du cinéma dans le cinéma. Toutes les trajectoires ne bénéficient donc pas de la même profondeur.

Pour autant, le scénario possède une véritable intelligence lorsqu’il interroge indirectement son propre statut. Qu’est-ce qui transforme finalement un épisode en film ? Certainement pas seulement sa durée, son budget ou la présence d’une star internationale. Le passage au cinéma doit correspondre à une nécessité narrative.

C’est précisément là que le parcours d’Andréa prend tout son sens. Pendant quatre saisons, Dix pour cent observait le cinéma depuis les bureaux de ceux qui négociaient les carrières. Le film permet de passer de l’autre côté : celui de la fabrication, de la création et de la peur de voir un projet disparaître avant même d’avoir existé.

La mise en scène d’Émilie Noblet conserve le rythme et l’efficacité de la série tout en donnant davantage d’espace à certains moments d’intimité. Les dialogues restent vifs, les situations professionnelles volontiers absurdes et le milieu du cinéma continue d’être observé avec ce mélange d’affection et d’ironie qui constituait l’une des grandes forces de Dix pour cent.

Le film parle finalement autant du temps qui passe que du cinéma. ASK a disparu, mais ce qui s’y était construit demeure. Derrière les egos, les contrats et les catastrophes, cette équipe était devenue une famille. La réunir cinq ans plus tard permet de mesurer ce que chacun a perdu, conservé ou tenté de reconstruire.

Drôle, généreux et porté par le plaisir évident de retrouver ses personnages, Dix pour cent : Le film évite en grande partie le piège de la réunion nostalgique. Tout n’a pas la même force et certaines retrouvailles semblent davantage destinées aux fidèles qu’au récit, mais Émilie Noblet trouve un angle suffisamment pertinent pour justifier ce retour. Camille Cottin reste formidable en Andréa Martel, désormais confrontée à sa propre création et à la possibilité de l’échec. Plus qu’un simple épisode XXL, le film devient une réflexion malicieuse sur le cinéma, ceux qui le fabriquent et la difficulté de savoir quand une histoire mérite réellement de continuer.